Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
À mesure que se rapprochent les élections présidentielles, on entend ce petit refrain des « bottes fascistes » : l'extrême droite menacerait nos libertés essentielles et envisagerait de détruire notre système social. Mais attendez, on a loupé quelque chose ?
Qui est au pouvoir depuis l'élection d'Emmanuel Macron, et risque d'y être maintenu grâce à la bénédiction des « castors » venus une fois de plus faire barrage pour empêcher l'arrivée au pouvoir des soi-disant fascistes[1] ?
Désolé, mais ce ne sont pas Marine Le Pen, ni même Jordan Bardella — dont la duplicité et l'hypocrisie oscillent entre absentéisme et votes d'alignement pour mieux cautionner en sous-main les pires dérives sécuritaires — qui ont fait voter la loi antiterroriste de 2017 (inscrivant l'état d'urgence dans le droit commun), la loi Secret des affaires (2018), la loi Anticasseurs (2019) ou la loi Sécurité globale (2021)[2]. Ce ne sont pas eux non plus qui ont instauré le pass sanitaire et le pass vaccinal, véritable précédent historique d'extension de la traçabilité numérique, du contrôle permanent de la population et du conditionnement de la vie sociale à un QR code d'État. Ce ne sont pas eux qui déploient aujourd'hui le projet de loi RIPOST pour renforcer la surveillance policière et l'arsenal sécuritaire[3]. Ce ne sont pas eux qui ont assoupli les règles relatives à la légitime défense — instaurant de fait une présomption d'impunité pour les forces de l'ordre. On pourrait tout aussi bien y ajouter la loi relative au renseignement de 2015 ou la loi sur le Séparatisme (2021)[4], qui ont posé les jalons d’un arbitraire d’État. Ajoutons également que toutes ces lois liberticides et cette accumulation d'arsenaux répressifs n'ont eu absolument aucun effet sur l'insécurité quotidienne des Français.
Et ce ne sont pas non plus eux qui ont fait adopter les lois sociales les plus régressives de la Ve République, avec les réformes successives de l'assurance chômage et des retraites, ou le conditionnement du RSA à des activités professionnelles.
Non, tout cela est l’œuvre de l’extrême centre, ce concept que les chercheurs Pierre Serna et Alain Deneault définissent comme une technocratie autoritaire qui considère qu’il n’existe aucune alternative en dehors de la leur[5]. « There is no alternative »[6]. Et cela n'a pas commencé avec Emmanuel Macron, mais s'inscrit dans la parfaite continuité des quinquennats de Nicolas Sarkozy et François Hollande, sous l'influence directe des directives et institutions européennes guidant ce type de politique.
La dernière en date ? L'adoption par le Parlement de l'interdiction des réseaux sociaux pour les moins de quinze ans. Un texte voté par une large majorité, allant du camp présidentiel jusqu'à LR. Elle marque une étape supplémentaire dans le glissement d’un État de contrôle et de surveillance d’Internet. Et dans ce jeu, la gauche institutionnelle porte une lourde responsabilité : son antifascisme d'opérette, qui lui sert de caution morale, légitime le bloc central. En appelant sans cesse au « barrage républicain », elle contribue à valider le « fascisme déjà là »[7] : une extension continue des dispositifs de contrôle, des restrictions des libertés publiques et de la logique sécuritaire, au nom de la défense de la démocratie.
Sous couvert de préserver nos enfants des ravages du numérique — comble du cynisme qui consiste à instrumentaliser la protection des plus jeunes comme cheval de Troie répressif —, l'extrême centre impose un contrôle d’identité généralisé à l’ensemble des citoyens. Toute la population perd ainsi la possibilité de naviguer de manière anonyme ou sous pseudonyme sur le web et les réseaux sociaux. Le tout pour une loi juridiquement et techniquement inapplicable, vidée de ses sanctions face au droit européen et contournable par le moindre VPN, démontrant qu'il ne s'agit que d'un pur affichage politique destiné à habituer les esprits au contrôle.
Une fois ces outils de contrôle d'accès déployés et normalisés, ils pourront être réutilisés pour surveiller d'autres usages, traquer les oppositions ou restreindre l'accès à d'autres pans d'Internet au nom de la sécurité. En réalité, qu'il s'agisse de déléguer la vérification d'identité à des entreprises privées ou de centraliser ces données auprès d'organismes d'État, cela crée un risque majeur pour la vie privée.
Ceux qui prétendent aujourd'hui bâtir un rempart contre le despotisme de demain sont ceux-là mêmes qui en forgent quotidiennement les instruments. En basculant méthodiquement dans ce que le philosophe Giorgio Agamben a théorisé comme « l'État d'exception permanent »[8] — cette mécanique consistant à exploiter chaque crise pour normaliser le « fascisme déjà là » —, le bloc central n'a absolument pas besoin de l'extrême droite pour imposer la politique la plus autoritaire et liberticide de notre histoire récente.
Nicolas Maxime
[1] Expression employée dans le discours politique français pour désigner des électrices et électeurs qui votent au second tour afin de faire barrage au RN ou à LFI, souvent en fonction des alliances locales et sans référence à une ligne politique cohérente.
[2] Loi n° 2017-1510 du 30 octobre 2017 renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme (dite « loi SILT ») ; loi n° 2018-670 du 30 juillet 2018 relative à la protection du secret des affaires ; loi n° 2019-290 du 10 avril 2019 visant à renforcer et garantir le maintien de l’ordre public lors des manifestations (dite « loi anticasseurs ») ; loi n° 2021-646 du 25 mai 2021 pour une sécurité globale préservant les libertés.
[3] Ministère de l’Intérieur, Présentation du projet de loi RIPOST, 25 mars 2026 ; Assemblée nationale, Projet de loi RIPOST : audition de Laurent Nuñez, ministre de l’Intérieur, et adoption du projet de loi, 22 juin 2026 ; Assemblée nationale, Adoption, en première lecture, du projet de loi visant à offrir des réponses immédiates aux phénomènes troublant l’ordre public, la sécurité et la tranquillité de nos concitoyens, 15 juillet 2026. Le texte prévoit notamment la prolongation de l’expérimentation de la vidéoprotection algorithmique, l’extension du recours aux lecteurs automatisés de plaques d’immatriculation (LAPI), ainsi que l’élargissement de plusieurs prérogatives des forces de sécurité.
[4] Loi n° 2015-912 du 24 juillet 2015 relative au renseignement ; loi n° 2021-1109 du 24 août 2021 confortant le respect des principes de la République (dite « loi séparatisme »).
[5] Pierre Serna, L’Extrême Centre ou le poison français (1789-2019), Champ Vallon, 2019 ; Alain Deneault, Politique de l’extrême centre, Lux Éditeur, 2016.
[6] Discours lors de la Conférence du Parti Conservateur, Brighton, 10 octobre 1980. C’est ici qu’elle martèle sa conviction qu’il n’existe aucune alternative au libéralisme économique (« There is no alternative »), slogan qui deviendra l'acronyme TINA.
[7] Benoît Girard (Antigone), Revue Antigone | Une nouvelle revue de débat et d’idées.
[8] Giorgio Agamben, État d’exception. Homo sacer, II, 1, Seuil, coll. « L’Ordre philosophique », 2003.