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Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...

Le retour de la cruauté

Dans les médias et sur les réseaux sociaux, les plus pauvres sont régulièrement montrés du doigt comme étant responsables de leur propre sort. Désignés comme les profiteurs d'un prétendu « assistanat », ils subissent des politiques de plus en plus répressives qui conditionnent ou restreignent leurs droits fondamentaux. Depuis l'arrivée au pouvoir d'Emmanuel Macron, cette dynamique a franchi un cap, transformant progressivement la solidarité nationale en une politique de contrôle et de punition des plus précaires.

Au-delà des simples coupes budgétaires, les précarisés subissent désormais un véritable harcèlement institutionnel avec une bureaucratie qui ne cherche plus à accompagner, mais à piéger, traquer et humilier. Comme l'a très bien décrit Dany-Robert Dufour[1], notre sadique époque produit une gestion des individus qui sous couvert de rationalité, applique un dispositif moralisateur où l'institution jouit de son pouvoir de nuisance sur des corps et des vies vulnérables.

Les exemples de cette violence sociale se multiplient au quotidien : à Rennes, des sans-abris se voient confisquer leurs chiens, parfois leur seul lien affectif, avec des frais de fourrière impossibles à payer ; une mère atteinte d'un cancer perd son RSA pour un dépassement de 9,62 euros ; à Lannion, la justice valide l'expulsion d'une femme de 73 ans aux ressources modestes.

Pourtant, on nous répète sans cesse qu'on dépense aujourd’hui beaucoup d’argent et d’énergie pour nos pauvres et les personnes les plus fragiles dans notre société occidentale actuelle. Un « pognon de dingue » comme le déclarait notre cher président de la République[2]. Et c’est tant mieux ! Il s’agit d’une évolution positive, héritée de deux siècles, de la Révolution française à l’Appel de l’hiver 54, en passant par les luttes ouvrières et sociales qui ont forgé l’État social. Bien sûr, l’Église avait déjà, avant cela, mis en place des dispositifs de charité et d’assistance, mais c’est bien l’irruption des idéaux modernes qui a institutionnalisé cette protection sociale.

Ce qui faisait la grandeur et la beauté de la civilisation occidentale, c'était sa capacité à opposer des limites morales à un spectacle de cruauté (que l'on retrouvait partout dans le monde). Le christianisme, puis le socialisme, malgré leurs différences, partageaient une même conviction : une société se juge à la manière dont elle traite les plus faibles. Justice, dignité, solidarité, égalité constituaient un horizon commun. « Ce que vous avez fait au plus petit d’entre mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. » affirmait le Christ[3].

Tout ça a volé en éclat depuis une quarantaine d'années avec le recul du christianisme et la disparition du communisme comme contre-modèle, l'Occident a progressivement remplacé les idéaux collectifs par le culte du Moi, le consumérisme et la réussite individuelle. Le lien social s’est délité, remplacé par des injonctions contradictoires propres à la société néolibérale : sois toi-même, mais conforme-toi au marché ; sois libre, mais compétitif ; sois heureux, mais seul responsable de ton malheur. Ça a créé un vide existentiel où s'est installé le nihilisme. Il n'y a plus d'espérance, mais, à la place, une peur de l'avenir, le désenchantement et la résignation.

C’est cela le vrai basculement de l’Occident : l’effondrement silencieux des horizons collectifs qui va nous ramener vers une nouvelle forme de sauvagerie libertarienne, où l'on ne torture plus les corps sur la place publique mais où l'on broie méthodiquement les existences derrière des formulaires et des procédures.

Le libertarianisme ne mène pas à plus de liberté : il nous ramène en arrière, vers l’Ancien Monde de la cruauté, à un fascisme individuel atomisé, pour reprendre les mots d'Éric Sadin où l’individu-tyran, livré au MARCHÉ TOTAL et à la peur de l’autre[4], devient paradoxalement un être à la fois tout-puissant dans ses revendications et vulnérable dans son existence.

Quand chacun est livré à soi-même, sans communauté, ni solidarité, alors les plus faibles redeviennent des proies, les plus pauvres sont jetés à la rue, les malades sont abandonnés. Heureusement, la société post-moderne aura au moins la délicatesse d'offrir l'euthanasie pour abréger dignement les souffrances de ceux qu'elle a pris soin d'écraser.

Bref, on retrouve le spectacle de l’humiliation et de la souffrance que nos ancêtres avaient justement voulu abolir. Derrière le « progrès » libertarien, c’est le retour de la cruauté : le pilori, les laissés-pour-compte et les Gervaise de Zola. Ça va être violent, très violent !

 

Nicolas Maxime


[1] Dany-Robert Dufour, Sadique époque. Comment en sommes-nous arrivés là ? , Paris, Le Cherche Midi, 2025.

[2] Emmanuel Macron, « On met un pognon de dingue dans les minima sociaux et les gens ne s’en sortent pas », propos tenus lors d’une réunion de travail à l’Élysée et diffusés sur Twitter par Sibeth Ndiaye le 12 juin 2018.

[3] Évangile selon Saint Matthieu 25,40.

[4] Éric Sadin, L’Ère de l’individu tyran : La fin d’un monde commun, Grasset, 2020.

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