Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
Trump, Meloni, Milei, les Démocrates de Suède, l'AFD en Saxe et probablement bientôt Le Pen en France. Partout en Occident, les gouvernements de droite populistes parviennent au pouvoir ou s'imposent à travers des coalitions. À cela s'ajoute une abstention massive ainsi qu'une véritable défiance envers les institutions démocratiques. D’un côté, la droite s’obstine à l'expliquer par l’immigration en oubliant au passage de préciser que des pays à la démographie presque exclusivement homogène, comme le Japon, l’Argentine ou les pays de l'Europe de l'Est, connaissent des poussées populistes et identitaires similaires sans connaître d'immigration massive. De l'autre, les simplifications d'une partie de la gauche préfèrent accuser la seule manipulation des « méchants médias », même s’il serait naïf de nier l’influence croissante des réseaux d’extrême droite auprès de la jeunesse.
En réalité, il existe des mutations économiques et anthropologiques que l'on peut analyser de différentes manières : la désindustrialisation et le déclassement socio-économique par la fracture territoriale entre métropoles et périphéries analysée par Christophe Guilluy[1], la mondialisation économique et culturelle qui a bouleversé les appartenances identitaires, l'abandon de la transformation sociale par la gauche au détriment de la classe ouvrière qui s'est sentie abandonnée ou même le discours opposant producteurs et « parasites », analysé par Michel Feher[2]. Cependant, une dimension fondamentale de cette progression est beaucoup moins souvent évoquée : le nihilisme qui accompagne l’effondrement des croyances collectives, et notamment l’effondrement du christianisme. Pendant des siècles, le christianisme a fourni à la société un cadre moral structurant. Il donnait aux individus une place dans un récit collectif, et permettait, au moins en partie, de canaliser la violence sociale en lui donnant des rituels, des interdits et des institutions capables de la contenir.
Une lecture toddo-girardienne nous permet de mieux comprendre cette mutation anthropologique dont les ressorts sont infiniment plus complexes à saisir. Comme l’a montré Emmanuel Todd dans ses travaux sur la décomposition des systèmes religieux[3], on peut distinguer trois stades successifs : le stade « actif », caractérisé par une foi vivante, une pratique régulière et l’application des préceptes moraux et sociaux au quotidien ; le stade « zombie », où les cadres moraux, les structures de solidarité et les pratiques culturelles mises en place par la religion subsistent alors que la foi s’est en grande partie éteinte ; et enfin le stade « zéro », qui correspond à une sortie beaucoup plus complète du religieux, lorsque les valeurs issues de la religion elles-mêmes cessent d'organiser la société.
Or nous avons sous-estimé la disparition du christianisme car ce n'est pas seulement la pratique religieuse qui s’est effondrée, mais la culture chrétienne elle-même avec ses valeurs morales de justice, dignité et paix, ses notions de fraternité et d’égalité intrinsèque des êtres humains qui disparaissent en partie du substrat inconscient des populations. Cet effondrement du fait religieux peut alors laisser place, chez une partie des individus, à une forme de nihilisme : non pas nécessairement l’absence totale de valeurs, mais la perte d’un horizon commun capable de donner un sens à l’existence. Ce vide existentiel est alimenté par un individualisme négatif et un hyper-narcissisme où l’individu, privé de communauté et de transcendance, se retrouve livré à l'angoisse et au ressentiment.
C’est précisément là qu'intervient la théorie de la crise sacrificielle de René Girard[4]. En l'absence de la compréhension anthropologique du christianisme — qui avait historiquement pour fonction de dénoncer l'injustice du mécanisme du bouc émissaire — les individus entrent dans des rapports de rivalité mimétique : chacun désire ce que l'autre possède, transformant les relations en une concurrence généralisée. La communauté en crise retombe ainsi dans le rite archaïque par la désignation d’un coupable unique pour résorber la violence de chacun contre chacun en une violence de tous contre un.
C'est alors le bouc émissaire qui permet de refaire du collectif en traduisant une situation complexe en une histoire beaucoup plus simple : si je souffre, c’est que quelqu’un m’a pris quelque chose ; si je suis déclassé, c’est que quelqu’un en profite ; si je ne sais plus très bien qui je suis, c’est que quelqu’un menace mon identité. L’extrême droite ne gagne donc pas nécessairement parce qu’elle propose des solutions crédibles à tous les problèmes qu’elle prétend résoudre, mais aussi parce qu’elle peut canaliser cette crise sacrificielle en transformant des frustrations en un récit politique cohérent. En désignant des boucs émissaires tout trouvés — les précaires, les migrants, les musulmans, les minorités ou les élites —, elle offre une catharsis collective à une population désorientée par l'effondrement des croyances collectives. L’extrême droite ne produit pas nécessairement le nihilisme car elle peut aussi être comprise comme l’une de ses réponses politiques, en récupérant le vide laissé par la disparition de certaines anciennes croyances collectives et en proposant de le remplir avec la nation, l’identité, les frontières et surtout avec la désignation d’ennemis. C’est peut-être cela, le paradoxe de notre postmodernité : nous avons cessé de croire ensemble, mais nous n’avons pas cessé d’avoir besoin de croire ensemble.
Là où la religion chrétienne promettait autrefois le salut et le communisme, à sa manière, un horizon collectif, le discours de l’extrême droite séduit les classes populaires en proposant quelque chose de beaucoup plus sombre, mais aussi beaucoup plus immédiatement accessible : retrouver un « nous » en désignant ceux qui n’en feraient pas partie.
La réponse de la gauche ne peut alors pas être seulement morale, et encore moins consister à expliquer aux classes populaires qu’elles sont victimes de leurs propres préjugés ; elle doit reconstruire les conditions matérielles et symboliques d’un collectif, proposer une transformation sociale capable de répondre au déclassement économique et territorial, mais aussi offrir des repères communs à des individus que l’hyper-narcissisme et l’individualisme négatif ont progressivement isolés.
Car le véritable adversaire du fascisme n’est pas seulement l’antifascisme : c’est la capacité d’une société à produire du sens sans avoir besoin de créer des boucs émissaires.
Pour comprendre la montée des populismes, il faut se saisir de cette question du nihilisme, non pas comme une explication unique de leur progression, mais comme le symptôme possible d’une société qui, ne sachant plus à quoi croire, réactive les plus vieux rites sacrificiels pour échapper à son propre vide.
Nicolas Maxime
[1] Christophe Guilluy, La France périphérique : comment on a sacrifié les classes populaires, Flammarion, 2014.
[2] Michel Feher, Producteurs et parasites : L’imaginaire si désirable du Rassemblement national, La Découverte, 2024.
[3] Emmanuel Todd, La Défaite de l'Occident, Gallimard, 2024.
[4] René Girard, La Violence et le sacré, Grasset, 1972 ; Le Bouc émissaire, Grasset,1982.