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Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...

Libéralisme, social-libéralisme et néolibéralisme : trois conceptions du chômage et du marché du travail

Après une publication précédente, il apparaît que nombre de soutiens d’Emmanuel Macron confondent libéralisme classique, social-libéralisme et néolibéralisme. Ces courants de pensée économique sont pourtant distincts et conduisent à des diagnostics et à des politiques publiques très différentes, notamment en matière de marché du travail, de salaires et de chômage.

L’exemple du contexte actuel — inflation élevée, coexistence d’un nombre important de demandeurs d’emploi et d’offres non pourvues — permet d’illustrer ces divergences. La question centrale est la suivante : ces écoles de pensée considèrent-elles le chômage comme une responsabilité individuelle des chômeurs ou comme un phénomène structurel ? Les réponses apportées diffèrent profondément.

– Le libéralisme classique repose sur l’idée que l’État doit intervenir le moins possible dans l’économie. Les libéraux classiques croient en la « main invisible du marché », selon laquelle la somme des actions individuelles guidées par l’intérêt personnel contribue à l’accroissement des richesses et, indirectement, au bien-être collectif. Sur le marché du travail, ils sont favorables à la libre fixation des salaires et des prix et refusent les entraves à la concurrence. D’une manière générale, ils privilégient les mutuelles privées mais ne sont pas opposés à des assurances sociales publiques dès lors qu’il n’existe pas de monopole étatique.
Chez Adam Smith, le salaire résulte d’un rapport de force inégal entre l’ouvrier et le détenteur du capital. Smith se montre même favorable à l’augmentation des salaires, estimant qu’elle contribue à accroître la valeur ajoutée et la prospérité générale[1]. Fidèles au principe du laissez-faire, les libéraux classiques considèrent que le chômage provient principalement d’entraves à la concurrence — excès de réglementation ou dysfonctionnements des acteurs — et non d’un manque de volonté des chômeurs. Ils ne théorisent pas le chômage comme une forme de paresse et peuvent juger légitimes des programmes d’assistance publique généreux envers les plus pauvres.

– Le social-libéralisme se situe dans une logique de compromis entre libéralisme et intervention publique. Il s’est développé au XX siècle avec le New Deal de Franklin D. Roosevelt[2], l’État-providence de William Beveridge[3] et la pensée de John Maynard Keynes[4]. Les sociaux-libéraux estiment que l’État doit réguler le marché du travail par des outils tels que le salaire minimum, le droit du travail et les conventions collectives. Pour les keynésiens, le chômage est involontaire : il résulte d’une insuffisance de la demande globale de biens et de services. Dans le contexte actuel, cette école serait favorable à des hausses de salaires et à une amélioration des conditions de travail, considérant que les emplois non pourvus le sont parce qu’ils ne sont pas attractifs. Les sociaux-libéraux soutiennent des politiques visant le plein emploi, mais un emploi de qualité, à travers une politique de la demande combinant investissements publics, hausse des dépenses publiques, renforcement des protections sociales et dispositifs de garantie d’emploi.

– Le néolibéralisme, enfin, regroupe plusieurs courants — école de Chicago, école autrichienne, ordolibéralisme — et se distingue nettement des deux précédents. Les néolibéraux considèrent que l’État doit intervenir non pour corriger le marché, mais pour favoriser la concurrence et les marchés financiers. La stabilité des prix y est une priorité absolue, souvent jugée plus importante que la lutte contre le chômage. Dans cette perspective, la politique de l’offre est privilégiée : flexibilisation du marché du travail, facilitation des licenciements, baisse de la fiscalité sur le capital et les entreprises, réduction des cotisations sociales, modération salariale.
Les néolibéraux développent également l’idée que le chômage serait en partie volontaire. George Stigler, avec sa théorie de la recherche d’emploi (job search), soutient que des allocations chômage élevées réduisent l’incitation à reprendre un emploi[5]. D’où la préconisation de pressions accrues sur les chômeurs, par la réduction des indemnités et le renforcement des contrôles. Cette orientation correspond aux réformes contemporaines du marché du travail et de l’assurance chômage mises en œuvre en France.

Ainsi, les responsables politiques se réclamant du libéralisme ou du social-libéralisme ne peuvent être assimilés à ces courants dès lors qu’ils défendent l’idée d’un chômage volontaire et des politiques de contrainte sur les demandeurs d’emploi. Ni le libéralisme classique ni le social-libéralisme n’ont théorisé le chômage comme un choix individuel. Cette conception relève du néolibéralisme. Les trajectoires politiques de dirigeants tels que Bill Clinton, Tony Blair, Gerhard Schröder, François Hollande et Emmanuel Macron illustrent la conversion progressive d’une partie de la social-démocratie européenne aux principes néolibéraux.

 

Nicolas Maxime


[1] Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, livre IV, Flammarion, 1776 (1998).

[2] Le New Deal désigne l’ensemble des réformes économiques, sociales et financières mises en œuvre aux États-Unis par Franklin D. Roosevelt entre 1933 et 1939 pour sortir le pays de la Grande Dépression. Il comprenait notamment la création de programmes de soutien aux chômeurs et aux agriculteurs, des mesures de régulation bancaire et boursière, le développement d’infrastructures publiques et la mise en place de protections sociales visant à stabiliser le marché du travail et à relancer la demande globale.
Voir : Franklin D. Roosevelt, The Public Papers and Addresses of Franklin D. Roosevelt, vol. 2, New York, Harper & Brothers, 1938.

[3] William Beveridge, Social Insurance and Allied Services, HMSO, 1942.

[4] John Maynard Keynes, Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Payot, 1936 (2012).

[5] George J. Stigler, The Theory of Price, Macmillan, 1946.

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