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Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...

La banalisation de la pauvreté : une inversion des valeurs dans la société néolibérale

La pauvreté n’a cessé d’augmenter en France. En quinze ans — de 2004 à 2019 —, le taux de pauvreté est passé de 7 % à 8,2 % au seuil situé à 50 % du niveau de vie médian, et de 12,7 % à 14,6 % au seuil de 60 %, selon les statistiques de l’INSEE[1]. Aujourd’hui, près de dix millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté[2]. Plus préoccupant encore, la grande pauvreté a fortement progressé ces dernières années : le nombre de personnes sans domicile fixe est passé d’environ 143 000 en 2012 à près de 300 000[3]. Des associations telles que Caritas, le Secours Catholique ou la Banque Alimentaire alertent régulièrement les pouvoirs publics sur l’augmentation continue du nombre de personnes sollicitant une aide.

Pourtant, la lutte contre la pauvreté ne semble plus constituer une priorité politique centrale, et une partie importante de la population paraît relativement indifférente à cette situation, dès lors qu’elle n’y est pas directement confrontée.

Plus préoccupant encore, une fraction croissante de l’opinion publique adhère à l’idée selon laquelle les personnes pauvres seraient responsables de leur propre situation. La pauvreté serait le résultat d’un manque d’efforts, d’une insuffisante recherche d’emploi ou d’une dépendance excessive aux aides sociales — qu’il s’agisse de personnes nées en France ou issues de l’immigration. Cette vision conduit à désigner l’« assistanat » comme cause principale de la pauvreté, allant jusqu’à en faire, de manière absurde, l’origine des crises économiques, financières ou sanitaires récentes.

Cette évolution correspond à une profonde inversion des valeurs, largement portée par l’idéologie néolibérale. Dans les années 1960, 1970, et jusqu’au début des années 1980, une telle situation aurait probablement été jugée socialement inacceptable par une majorité de la population. Les pouvoirs publics auraient été contraints d’agir, et des figures médiatiques et populaires comme Coluche ou Abbé Pierre auraient mobilisé artistes, sportifs et bénévoles pour alerter l’opinion et susciter une réaction collective.

Aujourd’hui, les valeurs de performance, de compétitivité, de rentabilité, de responsabilité individuelle et de réussite personnelle imprègnent l’ensemble de la société et traversent l’ensemble du spectre politique, de la droite à la gauche. Les plus riches sont souvent présentés comme des modèles à imiter ; leur mode de vie est valorisé, et leur réussite expliquée par des récits mettant en avant un talent individuel supposé hors norme. Certains jeunes aspirent même à devenir influenceurs ou à adopter le mode de vie de résidents fiscaux installés à l’étranger.

Dans ce contexte, les valeurs collectives tendent à s’effacer. L’échec social devient une faute individuelle, et la recherche de responsables s’intensifie : les « assistés » et les « profiteurs du système » pour certains, les immigrés ou d’autres catégories désignées pour d’autres. Les personnes pauvres se retrouvent alors marginalisées, stigmatisées et présentées comme responsables de leur propre exclusion, notamment dans certains discours médiatiques ou sur les réseaux sociaux.

Pourtant, la réduction drastique de la grande pauvreté serait possible si une volonté collective existait. La pauvreté a en effet un coût social important, en termes de santé publique, de violences, de délinquance ou encore de protection de l’enfance. Les enfants issus de familles pauvres en subissent directement les conséquences, certains étant pris en charge très tôt par l’Aide sociale à l’enfance. Les professionnels du travail social en témoignent quotidiennement : la pauvreté constitue un facteur de fragilisation durable de la cohésion sociale et produit des effets négatifs pour l’ensemble de la société. L’enjeu n’est donc pas de lutter contre les personnes pauvres, mais contre la pauvreté elle-même.

Enfin, il apparaît difficile d’éradiquer durablement la pauvreté dans un cadre strictement néolibéral. Ce modèle tend à considérer les inégalités comme le résultat de trajectoires individuelles et fait de la pauvreté un outil de responsabilisation par la peur de l’échec. La question demeure alors ouverte : la pauvreté doit-elle être acceptée comme une fatalité, conduisant à une société durablement fracturée, ou peut-elle être combattue collectivement par l’adoption d’un modèle social plus juste et plus égalitaire, garantissant à chacun une place digne dans la société ?

 

Nicolas Maxime


[1] INSEE, Niveau de vie et pauvreté en France, édition 2021.

[2] Ibidem.

[3] Fondation Abbé Pierre, Rapport sur l’état du mal-logement en France, 2022.

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