Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
Depuis son élection en tant que président des Etats-Unis, Donald Trump n’a cessé de dénoncer les effets de la mondialisation sur l’industrie américaine, les accords de libre-échange et la montée du déficit commercial des États-Unis. Il veut prioriser les Etats-Unis America First et promet un retour à la grandeur économique. Pour cela, il assume la mise en place d’un protectionnisme économique. Mais s’agit-il d’une véritable rupture avec la mondialisation néolibérale ? Ou seulement d’une stratégie au sein de ce même cadre pour simplement faire pression sur ses partenaires commerciaux ?
Un protectionnisme d’inspiration libérale
Le protectionnisme de Donald Trump s’inscrit dans une inspiration libérale remontant à Friedrich List (1789-1846) ou, plus récemment, à Maurice Allais (1911-2010). Ces économistes libéraux ont défendu un protectionnisme pragmatique par la mise en œuvre de barrières douanières visant à protéger l’économie nationale face à une concurrence étrangère jugée déloyale et déséquilibrée. « Le véritable fondement du protectionnisme, sa justification essentielle et sa nécessité, c’est la protection nécessaire contre les désordres et les difficultés de toutes sortes engendrées par l’absence de toute régulation réelle à l’échelle mondiale » affirmait Maurice Allais[1].
Comme ces derniers, Trump considère que l’industrie nationale doit être protégée pour se développer et retrouver sa puissance économique. Il déploie pour cela des droits de douane massifs et un relèvement général des barrières tarifaires à l’entrée des produits étrangers, notamment vis-à-vis de la Chine et l’Union européenne. Il vise à réduire le déficit commercial abyssal des États-Unis, en forçant les entreprises à produire sur le sol américain ou à payer cher l’importation.
Cette stratégie pourrait, en théorie, avoir un effet mécanique : en réduisant les importations, les sorties de dollars diminuent, ce qui pourrait avoir un effet sur la place du dollar dans le commerce mondial. Aujourd’hui, le dollar reste la principale monnaie de réserve et de transaction internationale, permettant aux États-Unis de vivre au-dessus de leurs moyens. Si le déficit se réduit, la circulation internationale de dollars pourrait se contracter, affaiblissant leur statut. C’est un dilemme qu’Emmanuel Todd résume bien dans une interview donnée à Fréquence Populaire : les États-Unis devront choisir entre leur privilège monétaire et la réindustrialisation[2].
Cependant, le protectionnisme trumpiste reste fondamentalement libéral. Il ne s’accompagne ni de nationalisations, ni même d’un soutien public massif à la production nationale. Contrairement à Joe Biden, qui a déployé des subventions massives via l’Inflation Reduction Act, Trump ne propose pas de politique industrielle similaire. Aucun contrôle des investissements étrangers n’est mis en place. Aucune loi n’a été prévue pour privilégier les produits américains dans les marchés publics. Et surtout, aucune restriction à la libre circulation des capitaux n’est envisagée.
Official 2025 Inaugural Portrait of Donald J. Trump, photo par Daniel Torok, The White House, janvier 2025 — domaine public.
Autrement dit, il ne s’agit pas d’une rupture avec le capitalisme mondialisé, mais d’un ajustement tactique : protéger certains secteurs pour mieux renforcer la compétitivité américaine dans le cadre du marché global. En cela, le libéral-protectionnisme de Trump ne remet pas en cause les fondements de la mondialisation néolibérale – il en change seulement les règles du jeu au profit des États-Unis.
Le protectionnisme de Trump : la raison de la rupture avec Musk ?
Dans ce contexte, la rupture entre Trump et Elon Musk prend tout son sens. Le milliardaire transhumaniste avait été des plus fervents soutiens de Donald Trump lors de sa campagne présidentielle. Pour le remercier, Trump l’avait nommé au sein du gouvernement américain pour diriger le Département de l'efficacité gouvernementale (DOGE). Sa mission était officiellement de réduire la bureaucratie et de diminuer les dépenses fédérales, mais en réalité, était un prétexte pour mettre la pression sur les fonctionnaires en les obligeant à démissionner ou facilitant leur licenciement. De nombreux recours ont été exercés aux Etats-Unis par des fonctionnaires virés de l’administration fédérale contre ces licenciements massifs, et cette politique devenue impopulaire a fait dire à Donald Trump qu’« il fallait plutôt utiliser un scalpel et pas une hache pour réduire les effectifs des fonctionnaires »[3].
Mais c’est sans doute leur désaccord sur le commerce international qui constitue le véritable point de rupture entre les deux hommes. Tandis que le premier veut dresser des barrières douanières, le second défend une vision globaliste[4] du commerce mondial. Musk a récemment plaidé pour une zone de libre-échange entre les États-Unis et l’Europe, qui n’est pas sans rappeler le projet initial du TAFTA, à rebours du discours trumpiste. En effet, l’opposition de Musk aux barrières douanières de Donald Trump reflète la crainte du milliardaire que ces mesures freinent les activités économiques de ses entreprises, telles que Tesla, et nuisent à leur compétitivité à l’échelle mondiale.
Une occasion à saisir pour se défaire du néolibéralisme
Ce qui peut paraître étonnant, c’est de voir une majeure partie de la gauche défendre aujourd’hui les principes du libre-échange au nom de l’ouverture, de la coopération ou de l’anti-trumpisme primaire. Mais doit-on vraiment être surpris, lorsqu’on constate qu’elle a progressivement abandonné ses fondements ? Ainsi la gauche est passée de la souveraineté nationale au fédéralisme européen, de la lutte des classes à la défense des minorités, de la socialisation des moyens de production à la redistribution des richesses[5]. Plutôt que de saisir l'opportunité de défendre une vision alternative du monde, en dehors du néolibéralisme, les hommes politiques et militants de gauche préfèrent encore soutenir le libre-échange, par simple opposition binaire à un pseudo-fascisme imaginaire projeté sur Donald Trump.
Or, si le programme économique de Trump ne remet pas en cause la domination du Capital sur la production et nos modes de vie, il pourrait involontairement ouvrir des brèches. En effet, l’annonce par Trump de l’augmentation des droits de douane a provoqué un véritable séisme sur les marchés boursiers mondiaux, avec une chute des indices financiers, symbolisant la peur d’un retour à des économies nationales plus protégées et des flux commerciaux mondiaux moins ouverts.
En affaiblissant le dollar comme monnaie mondiale, il pourrait permettre à d’autres pays de se libérer du joug monétaire américain. Par le retour au protectionnisme, il pourrait inciter les pays européens à mettre en œuvre des politiques de relocalisation industrielle.
Ce protectionnisme, occasionné par Donald Trump, devrait nous permettre de saisir l’occasion afin de se défaire définitivement de la parenthèse néolibérale et de proposer une alternative face à ce dilemme entre libre échange dérégulé et protectionnisme libéral. Cette troisième voie pourrait être celle du protectionnisme solidaire. Il ne s’agit ni d’instaurer une politique commerciale agressive en vue de favoriser des élites nationales ni de déréguler l’économie mondiale au profit des multinationales et des marchés financiers, mais de mettre en place des barrières sélectives pour protéger les biens communs, relocaliser l’économie, et garantir des conditions sociales et écologiques décentes. Ce protectionnisme là ne vise pas à entrer dans une guerre commerciale, mais à reconquérir notre souveraineté productive tout en améliorant la coopération internationale. Au lieu de caricaturer bêtement Trump en invoquant un antifascisme d’opérette, il vaudrait mieux défendre cette vision, au-delà des faux clivages, si l’on veut réellement sortir de la mondialisation néolibérale.
Nicolas Maxime
[1] Maurice Allais, Extrait d’une lettre ouverte adressée à Monsieur Jacques Myard, Député des Yvelines, 2005.
[2] Emmanuel Todd interviewé par Diane Lagrange dans Fréquence Populaire, (74) Emmanuel Todd : L'Amérique de Trump, Miroir d'un Monde en Crise - YouTube.
[3] Les Echos, « Le scalpel, pas la hache » : Trump freine le zèle de Musk dans son grand ménage de la fonction publique, 7 mars 2025.
[4] Quinn Slobodian, Les globalistes : Une histoire intellectuelle du néolibéralisme, Broché, 2022.
[5] Nicolas Maxime, « Les errements politiques de la gauche », Royaliste N°1284, 2024.
/https%3A%2F%2Fwww.la-sociale.online%2Flocal%2Fcache-vignettes%2FL400xH210%2Fb97dbd7f47bab5054ae81c99127b60-9e4d0.jpg)
Trump va-t-il mettre fin à la mondialisation néolibérale ? - La Sociale
Trump va-t-il mettre fin à la mondialisation néolibérale ? Depuis son élection en tant que président des Etats-Unis, Donald Trump n'a cessé de dénoncer les effets de la mondialisation sur ...
Article paru sur La Sociale.