Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
Comment rendre la gouvernance de ces organisations vraiment démocratique et solidaire ? Et comment étendre ce modèle ? Des solutions concrètes existent pour relever ces défis.
L’autogestion et l’économie sociale et solidaire (ESS), à travers les coopératives, les mutuelles et les associations, peuvent apparaître comme des modèles alternatifs au capitalisme néolibéral. Leur gouvernance serait démocratique et la finalité ne serait pas le profit mais le bien commun. Toutefois, mis à part quelques rares exceptions notables qui servent de vitrines, l’ESS peine à s’étendre et semble reproduire les mêmes dérives que le système capitaliste : rapports de domination, écarts injustifiés de rémunération, précarisation des salariés (contrats courts, temps partiels…), logiques de rentabilité dictées par le sacro-saint marché.
A partir d’expériences de terrain, Baptiste Mylondo et Simon Cottin-Marx[1] identifient plusieurs pistes pour dépasser ces limites. Elles s’adressent en premier lieu aux structures qui veulent modifier en profondeur leur organisation interne afin de se rapprocher d’un modèle plus solidaire et égalitaire.
Concernant la vie démocratique, les auteurs évoquent la saisonnalité du pouvoir, l’idée selon laquelle le pouvoir ne doit pas être permanent, mais intermittent et circulant. Cela inclue les élections internes ou même le tirage au sort comme à Ambiance Bois. Ils préconisent également une gouvernance par les parties prenantes, inspirée de la théorie des stakeholders : reconnaître tous ceux qui sont concernés par l’activité de l’entreprise (salariés, usagers, collectivités…) en prenant exemple sur les sociétés coopératives d’intérêt collectif (SCIC) où le pouvoir est partagé entre différents collèges. Est suggérée également de prévenir la confiscation du pouvoir afin d’éviter que certains individus, souvent compétents, accaparent la gouvernance.
L’autre idée développée dans cet ouvrage est celle du « salaire au besoin », c’est-à-dire un salaire ajusté aux besoins de chacun, avec une part de rémunération fixe, plutôt que déterminé par le poste occupé ou le marché du travail. Certaines coopératives vont même plus loin en expérimentant une forme de sortie du salariat, avec des périodes d’alternance entre emploi et chômage pour chaque membre.
La polyvalence est aussi essentielle car elle encourage chacun à participer aux décisions, contribue à une rotation des rôles, un partage des tâches — notamment celles qui sont les plus ingrates—, et évite la structure hiérarchique. Concrètement, il s’agit de faire de chaque travailleur un acteur à part entière de l’organisation. Cependant, cette polyvalence doit être adaptée selon les contextes, les personnes et les métiers.
Enfin, la gestion du personnel peut également être améliorée : recrutement collectif, formation des nouveaux arrivants, prévention des conflits et du burn out, accompagnement des parcours professionnels et des départs… Les auteurs s’appuient sur les travaux d’Elinor Ostrom[2], qui a montré que les communs nécessitent des règles claires de gouvernance. Cela suppose notamment des dispositifs de résolution des conflits, des modes de prise de décision adaptés et un système graduel de sanctions qui peuvent ainsi servir de manuel à toutes les structures de l’ESS désireuses de rester fidèles aux principes autogestionnaires.
Bien que les dynamiques internes aux organisations soient essentielles, seule un changement politique majeur peut permettre de généraliser l’autogestion. Pour sortir les coopératives de la logique de rentabilité imposée par le marché, Benoît Borrits et Aurélien Singer[3] défendent la mise en place d’un fonds d’investissement socialisé. Bernard Friot parle, quant à lui, d’une caisse d’investissement abondée par une cotisation économique[4]. L’objectif serait de soutenir des projets d’utilité sociale et/ou écologique sans exigence de rentabilité économique. Un tel dispositif remettrait en question l’existence des fonds propres et de la propriété privée, au profit d’une socialisation des moyens de production où la gestion des entreprises serait pleinement assurée par les travailleurs et les usagers.
Une solution plus pragmatique serait d’étendre la cogestion, comme en Allemagne. Rendre obligatoire la présence des salariés, jusqu’à 50 %, dans les conseils d’administration, permettrait aux travailleurs de peser sur les décisions et les orientations de l’entreprise. Ce serait un premier pas vers une démocratisation de l’entreprise, en attendant une transformation de l’ensemble du système économique.
Pour étendre ces modèles à plus grande échelle, on pourrait aussi instaurer un droit de préemption des salariés leur donnant la priorité pour racheter leur entreprise en cas de cession ou de fermeture, et faciliter sa transformation en coopérative ou en SCIC.
En somme, l’autogestion et l’économie sociale et solidaire ne peuvent se suffire à elles-mêmes. Baptiste Mylondo et Simon Cottin-Marx ont démontré que de renforcer les pratiques coopératives de terrain permettait d’amorcer des changements vers plus de démocratie et d’égalité au sein de ces organisations. Toutefois, ces évolutions ne produiront des effets que si elles s’inscrivent dans une dynamique politique plus large de cogestion des entreprises voire de socialisation de l’économie. Pour que travailler sans patron devienne l’horizon commun de notre société à venir.
Nicolas Maxime
[1] Simon Cottin-Marx & Baptiste Mylondo, Travailler sans patron. Mettre en pratique l’économie sociale et solidaire, Gallimard, 2024.
[2] Elinor Ostrom, Gouvernance des biens communs – Pour une nouvelle approche des ressources naturelles, De Boeck Supérieur, 2010.
[3] Benoît Borrits & Aurélien Singer, Travailler autrement, Les coopératives, Editions du Détour, 2023.
[4] Bernard Friot, Le travail, enjeu des retraites, La Dispute, 2019.