Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...

De l'État-Providence à l'État Pourboire : un démantèlement organisé

L’État Providence se caractérisait à la fois par une protection sociale résultant d’une socialisation des risques (Sécurité Sociale, retraite par répartition, assurance chômage, allocations familiales...), des services publics forts et accessibles à tous — caractérisés par une instruction publique gratuite et des monopoles d’État (énergie, transports, défense, télécommunications...) — et des impôts réellement progressifs sur le revenu et le patrimoine, les personnes ayant les plus fortes ressources devant s'acquitter d'une charge d'impôt plus élevée. L’État Providence agissait principalement pour réduire les inégalités sociales et économiques à la marge, assurer à chacun les moyens de son existence, et organisait ces fondements autour de trois fonctions : l'allocation des ressources, la redistribution et la régulation.

Avec des prémices dès la fin du XIXe siècle, l’État Providence naît réellement en France en 1945 grâce au programme du Conseil National de la Résistance, qui crée la Sécurité Sociale « visant à assurer à tous les citoyens des moyens d’existence, dans tous les cas où ils sont incapables de se le procurer par le travail, avec gestion appartenant aux représentants des intéressés et de l’État »[1], et opère des nationalisations, c’est-à-dire « le retour à la Nation des grands moyens de production monopolisée, fruits du travail commun, des sources d’énergie, des richesses du sous-sol, des compagnies d’assurances et des grandes banques ». Lors de l’expansion économique des Trente Glorieuses, on assiste à une montée en puissance de l’État Providence, véritable pilier d’un compromis social-démocrate keynésien qui s’est maintenu jusqu’à la fin des années 1970 aux États-Unis et en Europe — et en France, plus tardivement, à partir de 1983, lors du tournant de la rigueur du gouvernement socialiste de Pierre Mauroy.

Depuis, on assiste à la remise en cause progressive et méthodique de cet État Providence. Sa légitimité a été contestée par des politiques d’inspiration néolibérale devenues hégémoniques : financiarisation de l’économie, stabilisation voire baisse des dépenses publiques, politique de l’offre visant à diminuer les cotisations sociales et les impôts sur les entreprises, privatisations à tout-va.

À cette offensive idéologique s'est ajoutée une contrainte institutionnelle majeure avec l’Union européenne. Sous couvert d’intégration économique et monétaire, les traités européens ont imposé aux États membres des règles qui ont eu des effets négatifs sur l’État social : réduction stricte des déficits publics (critères de Maastricht, pacte de stabilité), limitation des aides d’État au nom de la concurrence libre et non faussée, interdiction pour la Banque centrale européenne de financer directement les États. Ces principes, gravés dans le marbre des traités, ont légitimé une série de réformes d’austérité et de dérégulation dans tous les pays de l’Union, y compris en France. Sous la surveillance des marchés financiers et des institutions bruxelloises, les gouvernements ont réduit les marges de manœuvre budgétaires et abandonné des pans entiers de souveraineté économique et sociale. Loin de constituer un rempart contre les inégalités, l’Union européenne est ainsi devenue un vecteur de leur aggravation, en verrouillant juridiquement et politiquement toute velléité de reconstruction d’un véritable État Providence.

L’État Providence a ainsi cédé la place à un État Pourboire qui intervient désormais à la marge, pour colmater les brèches : aider les plus pauvres, diminuer les impôts des plus riches ou porter secours aux entreprises. D’une protection sociale universelle, nous sommes passés à des prestations sociales ciblées sous conditions de ressources. Quiconque a déjà demandé ce type d’aide à la CAF sait de quoi on parle. Depuis la création des APL en 1977, de nombreuses aides sociales ou minima sociaux ont été mis en place pour tenter de colmater les brèches : l’AAH (Allocation Adulte Handicapé), l’ASS (Allocation de Solidarité Spécifique), le RMI devenu RSA, la prime d’activité... autant de dispositifs devenus le symbole d’un État social résiduel qui ne garantit plus des droits universels mais distribue au compte-gouttes des aides sous condition dont le bénéficiaire doit justifier sans cesse l'attribution, après enquête sur la vie privée, vérification des ressources et suspicion permanente de fraude, le récent projet de loi de Catherine Vautrin poussant ainsi à son paroxysme cette logique de contrôle social. Ces dispositifs ciblés, parfois utiles pour éviter que certaines personnes tombent dans la grande pauvreté mais toujours insuffisants pour permettre de s'émanciper, sont devenus l’arbre qui cache la forêt de la casse sociale. Pire, ils ont permis de diviser les classes populaires créant la suspicion chez ceux qui, parmi les travailleurs, perçoivent les allocataires comme des parasites assistés bénéficiant d'aides indues.

En parallèle, les grandes entreprises publiques ont été méthodiquement démantelées. Les privatisations massives entamées dans les années 1980 ont concerné des secteurs stratégiques entiers : télécommunications (France Télécom), énergie (GDF, EDF partiellement), autoroutes, banques, industrie de défense, services publics postaux, transports ferroviaires... autant de domaines où l’intérêt général a été sacrifié sur l’autel de la rentabilité, du profit et de la concurrence, bien souvent fictive. L’État, au lieu d’être le garant du long terme, s’est transformé en assureur des risques du capital privé en finançant la recherche fondamentale sans capter les brevets, en volant au secours des grandes entreprises avec l’argent public (plans de soutien, allègements de charges, exonérations fiscales, niches diverses), pendant que les services publics crèvent à petit feu, que les déserts médicaux se multiplient dans les zones rurales ou les quartiers populaires.

Pis encore, la critique de l’État social ne vient même plus des seuls tenants du néolibéralisme. Elle est désormais reprise – de manière perverse – par une nouvelle génération de libertariens qui, au nom d’un Etat fiscal tentaculaire, proposent de supprimer purement et simplement l’État social... au motif que celui-ci serait inefficace, infantilisant ou injuste. Injuste non pas parce qu’il ne redistribue plus assez, mais parce qu’il redistribuerait encore trop. Ces libertariens, qui n’ont pas levé le petit doigt contre la financiarisation de l’économie ou les cadeaux fiscaux faits aux grandes fortunes, veulent désormais faire croire que le vrai problème serait la Sécu, le RSA ou les retraites par répartition. Il ne s’agit plus de corriger les injustices créées par l’économie de marché, mais de supprimer les maigres contre-pouvoirs sociaux qui en limitaient encore les dégâts.

En somme, l’État Providence a été vidé de sa substance et son démantèlement a été organisé au profit d’un État Pourboire : un État qui saupoudre de manière clientéliste quelques aides ici ou là et laisse le marché décider du reste. L’utopie sociale de 1945 a laissé place à une gestion comptable de la misère, où l’on passe plus de temps à contrôler les pauvres qu’à lutter contre l’évasion fiscale.

Le choix est donc devant nous : soit persister dans ce modèle d’un capitalisme sous perfusion publique, où l’État ne sert qu’à sécuriser les profits et à gérer les dégâts, soit refonder un véritable État social fondé sur des droits universels, des services publics accessibles à tous, la socialisation des moyens de production et le salaire socialisé. Car l’alternative n’est pas entre un État Providence inefficace et un marché tout-puissant : c’est entre la solidarité et la barbarie sociale.

 

Nicolas Maxime


[1] Conseil national de la Résistance (CNR), Les Jours heureux. Programme du Conseil national de la Résistance, 15 mars 1944.

 

Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article