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Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...

Le spectacle de l’humiliation, syndrome de l’effondrement de la société occidentale

La mort de Jean Pormanove, le célèbre streamer, n’est pas un simple fait divers, elle relève la déshumanisation d’une société occidentale livrée au spectacle voyeuriste de l’humiliation. Pendant des mois, ce dernier a subi de la part de deux abrutis, soi-disant, ses compères, des humiliations répétées, des violences physiques et une exposition morbide sur la plateforme Kick sous l’œil complice de milliers de spectateurs. Tout ça pourquoi ? Pour des vues supplémentaires et ce qu’on appelle aujourd’hui « visibilité ».

Image : Nasdas Live, Jean Pormanove chez Nasdas Live, 12 mai 2025. Licence : Creative Commons Attribution 3.0 (CC BY 3.0).

Les réactions politiques passent encore à côté du sujet. Du côté de la droite, on continue à essentialiser les jeunes de banlieue, souvent issus de l'immigration maghrébine. Damien Rieu ou Alice Cordier ont évoqué le racisme anti-blanc mais ce qui est mis en avant, ce sont les origines des streamers concernés, Safine Hamadi et « Narutovie »... Une partie de la gauche, quant à elle, explique ces violences et maltraitances par le masculinisme toxique, le patriarcat et une culture viriliste omniprésente. Ainsi, la droite s’enferme dans ses réflexes culturalistes, la gauche dans ses analyses de genre, et tous s’abstiennent de questionner les structures économiques et culturelles où la violence devient un spectacle de l’humiliation. Bref, tout le monde reste sur ses obsessions, personne ne touche au cœur du problème. Pour l’influenceur, pour le streamer, seule l’audience fait loi.

Car il est là le cœur du problème ! A l’heure des réseaux sociaux, l’influenceur ou le streamer en est réduit à un capital humain, tel que théorisé par l'économiste Gary Becker[1]; un entrepreneur de lui-même qui doit exploiter au maximum les ressources en sa disposition. Dans ce cadre, tout est bon pour maximiser ses profits, quitte à s’humilier ou humilier, à souffrir ou à faire souffrir, à se mettre en danger ou mettre l’autre en danger, tant que cela augmente votre valeur sur le marché des attentions. Les plateformes comme Kick ne s'embarrassent d’aucune morale et ferment les yeux sur la violence générée par les contenus si cela peut faire augmenter les recettes.

Mais tout cela n’aurait pourtant pas été possible sans les centaines de milliers de spectateurs. Jean Pormanove comptait plus de 500 000 abonnés, dont beaucoup ont regardé et commenté au fil des humiliations. Ici résonne la « banalité du mal » décrite par Hannah Arendt[2] où elle décrit la complicité ordinaire de ceux qui rendent possible l’horreur par leur passivité ou leur adhésion implicite. Le mal ne réside pas seulement dans la brutalité de l’acte, mais aussi dans la normalisation de l’indigne, visionné ici par les spectateurs comme un simple divertissement.

Le pire dans tout ça ? Des milliers d'adolescents, fascinés par ces lives, internalisent un fascisme individuel, pour reprendre les termes du philosophe Eric Sadin[3]. Ces jeunes en sortent avec l’idée qu’il faut aller toujours plus loin pour exister, que tout peut se monnayer, que ce soit la violence ou la souffrance. On fabrique des jeunes qui ne croient plus en rien, sinon à la reconnaissance immédiate, même au prix de la cruauté, des futurs Klaus Barbie et Lavrenti Beria, qui prennent du plaisir à voir l’autre souffrir et se faire humilier, pas par idéologie mais par pur nihilisme.

Il s'agit d'un mouvement de décivilisation, comme l'a analysé le sociologue Norbert Elias[4]. Aux normes et à la retenue de la société se substituent des comportements archaïques et un retour à la barbarie, désormais encouragée par l’économie numérique et ses plateformes, où les plus vulnérables deviennent des cibles faciles en se faisant filmer et livrer à la vindicte populaire sur les réseaux sociaux avec des spectateurs en recherche de souffrance et d’humiliation d’autrui. C'est cela qui devrait tous nous inquiéter au lieu de pérorer sur le niveau de la dette publique ou de penser que le problème vient des musulmans ou des hommes blancs cisgenres. Regardons les choses en face au lieu de se voiler la face !

La mort de Jean Pormanove est ainsi le symptôme d’une société en état de pré-effondrement : une société néolibérale qui a perdu ses garde-fous éthiques et moraux au nom de la marchandisation, qui se nourrit de la mise à mort symbolique, puis réelle, de ceux qui n’ont plus rien d’autre à offrir qu’eux-mêmes. Ce drame, au lieu d’être instrumentalisé par les clivages politiques, devrait être entendu comme une alerte sur ce qui vient : l’effondrement moral, social et civilisationnel d’un monde qui ne sait plus où mettre la limite entre spectacle et déshumanisation. Notre civilisation occidentale est en sursis et se dirige vers sa propre destruction. La question n’est désormais plus de savoir comment la sauver mais quelle est l'étincelle qui va provoquer son effondrement.

 

Nicolas Maxime


[1] Gary Becker, Le Capital humain, une analyse théorique et empirique, Encyclopaedia Universalis, 1964.

[2] Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, Folio Histoire, 1963.

[3] Eric Sadin, L’ère de l’individu tyran : la fin d’un monde commun, Grasset, 2020.

[4] Norbert Elias, La Civilisation des mœurs, Pocket, 1973.

 
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