Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
Alors que la pétition contre la loi Duplomb frôle désormais le million et demi de signatures, un seuil inédit, un débat parlementaire doit s'ouvrir à l’Assemblée nationale. Mais chacun sait déjà qu’il ne s’agira que d’une farce dont l’issue est écrite d’avance car l’extrême centre et l’extrême droite, main dans la main, affûtent déjà leurs éléments de langage pour défendre, une fois encore, les poisons qui ravagent nos terres et mettent en danger la santé de millions de Français.
Mais de quoi s’agit-il ? La loi Duplomb, du nom du sénateur Laurent Duplomb (LR), vise à autoriser à nouveau des pesticides et engrais chimiques pourtant jugés dangereux, sous couvert de « compétitivité », au seul profit de l’agro-industrie et de ses lobbies.
Car c’est bien cela le fond du problème, au lieu de désobéir à la FNSEA — ce syndicat qui n’est plus qu’un lobby agricole industriel — le gouvernement et une majeure partie du Parlement préfèrent s’aligner sur leurs revendications. Plutôt qu’interdire clairement l’importation et la commercialisation de produits agricoles contenant ces pesticides toxiques, on continue de nous raconter qu’il faudrait « jouer le jeu de la concurrence », qu’il faudrait donc toujours plus de chimie pour maintenir des rendements, quitte à sacrifier les sols, l’eau et la santé des agriculteurs comme des consommateurs.
Il s'agit encore une fois d'une rhétorique producériste [1] — défendre le « producteur » contre des prétendus « parasites », fonctionnaires ou professions intellectuelles supérieures, des « écolos » ne connaissant rien au monde agricole et voulant imposer leur idéologie pour détruire l'agriculture. Qu'il y a-t-il de plus pervers que de faire croire qu'on défend l'agriculture et la souveraineté alimentaire alors qu'il s'agit tout simplement d'empoisonner nos paysans étranglés d'un côté par les normes et de l'autre par les marges de plus en plus restreintes du fait de cette concurrence déloyale ? De plus, pour entrer dans ce productivisme imposé, nombre d’agriculteurs sont ainsi surendettés, contraints d’investir toujours plus dans des machines ou des produits chimiques au prix d’un asservissement financier qui les rend dépendants des banques, des grosses coopératives agricoles et des multinationales de la chimie. Les agriculteurs doivent chercher la rentabilité sous peine de disparaître.
Car le principal enjeu du débat concernant cette loi est le clivage entre une agriculture paysanne et socialisée — et un modèle productiviste, dépendant des pesticides chimiques. Sortir de ce modèle d'agriculture intensive suppose de rompre avec le dogme de la « concurrence libre et non faussée » et de sortir du marché unique européen. Cela suppose aussi de bâtir un autre modèle agricole, c'est-à-dire une agriculture paysanne et socialisée, qui protège ceux qui travaillent la terre, garantit leur revenu, favorise les circuits courts, interdit les intrants toxiques et préserve nos ressources communes. Nous pourrions également instaurer une Sécurité Sociale de l'alimentation dont l'objectif serait de permettre à tous d'obtenir des produits alimentaires de qualité. Cela se traduirait par une carte vitale de l’alimentation, attribuant à chacun 150 euros par mois. Le système serait basé sur des caisses gérées démocratiquement par les paysans et consommateurs et indépendantes des pouvoirs publics. Bref, ce serait une agriculture au service de la communauté nationale et non des actionnaires de Bayer ou Syngenta.
À l’heure où la société se mobilise massivement contre la loi Duplomb, il est temps de poser les vraies questions : pour qui et pourquoi produit-on ? Dans l’intérêt de qui ? Et qui doit décider ? Plutôt qu'un énième débat parlementaire, la seule issue démocratique serait de soumettre cette question fondamentale à un référendum en laissant les Français choisir s'ils veulent des pesticides et engrais chimiques — et d’en tirer les conséquences en cas de NON : interdire ces poisons, protéger la santé de nos concitoyens et redonner aux paysans les moyens de vivre dignement sans dépendre de l’agro-industrie — mais cela suppose d’assumer une rupture avec les traités commerciaux européens qui sacrifient notre souveraineté et notre santé.
Nicolas Maxime
[1] Le philosophe Michel Feher démontre que le Rassemblement National divise la société française en deux classes moralement antinomiques : les producteurs qui n'aspirent qu'à vivre du produit de leurs efforts et les parasites réfractaires à la " valeur travail ". Les premiers contribuent à la prospérité nationale par leur labeur, leurs investissements et leurs impôts, tandis que les seconds sont tantôt des spéculateurs impliqués dans la circulation transnationale du capital, financier ou culturel, et tantôt des bénéficiaires illégitimes de la redistribution des revenus, c'est à dire les allocataires des aides sociales et les immigrés. Cette vision de la société est désignée sous le terme de producérisme. Michel Feher, Producteurs et parasites : L’imaginaire si désirable du Rassemblement National, La Découverte, 2024.