Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...

Le Christ contre le mensonge chrétien capitaliste

Dans une époque où la pauvreté s’aggrave, où les inégalités explosent, et où des responsables politiques se réclamant du christianisme attaquent sans relâche les pauvres, les chômeurs, les migrants, et les exclus, il paraît essentiel de rappeler que le message du Christ contredit radicalement l’esprit du capitalisme. 

Il suffit d’ouvrir les Évangiles pour constater que Jésus-Christ n’a jamais défendu les riches ni les puissants :

« Heureux vous les pauvres, car le Royaume de Dieu est à vous » [1].

et aussi : « Malheur à vous les riches, car vous avez déjà votre consolation » [2].

Jésus n’a pas dit : « Heureux les méritants », ni : « Malheur aux assistés », mais bien : heureux les pauvres. Le Christ est du côté des pauvres et des opprimés : 

« Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait »[3].

Jésus renverse l’ordre établi, il chasse les marchands du Temple, il proclame la libération des opprimés et la fin des privilèges : 

« Il renverse les puissants de leurs trônes, élève les humbles, comble de biens les affamés et renvoie les riches les mains vides »[4].

Le Christ s’oppose radicalement à l’accumulation et à la compétition : 

« Ne vous amassez pas des trésors sur la terre, [...] amassez-vous des trésors dans le ciel»[5].

« Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous»[6].

Entendons-nous bien : parler d’un « Christ socialiste », c’est rappeler que les valeurs de l’Évangile — solidarité, justice, partage, fraternité — sont aux antipodes de l’égoïsme de marché et de la logique d’accumulation illimitée. C’est pointer l’imposture de ceux qui invoquent le christianisme pour justifier l’exploitation, considérer la pauvreté comme une responsabilité individuelle et précariser les plus fragiles. 

Le capitalisme contemporain dérégulé, financiarisé et mondialisé est marqué par l'idéologie néolibérale. Emmanuel Todd le décrit comme un protestantisme zéro[7] vidé de toute transcendance, où l’individualisme radical a remplacé la foi, où le nihilisme a supplanté l’éthique, où la liberté est réduite au narcissisme. Il ne reste que Sodome et Gomorrhe : le culte du moi, du profit, de la jouissance immédiate, de la toute-puissance technologique. Le capitalisme néolibéral fait de l’homme un loup pour l'homme en piétinant la dignité humaine au nom du profit et en créant les conditions de la misère : chômage, sous-salariat, exclusion, exil des migrants, destructions environnementales. Un système qui produit volontairement des pauvres pour enrichir une minorité n’est pas neutre axiologiquement : il est profondément anti-chrétien. Le christianisme capitaliste qui justifierait la propriété sans limites, la répression des pauvres, ou le rejet des migrants est une trahison pure et simple de l’Évangile. Le christianisme identitaire, autoritaire et bourgeois, qui soutient les dominants, n’est pas du Christ : il est des pharisiens.

Comment ceux qui se disent « chrétiens » peuvent-ils accuser les pauvres de « profiter du système » ? Criminaliser les migrants et les réfugiés ? Expulser de leurs logements ceux qui n'arrivent plus à payer leur loyer ? Défendre un système économique qui détruit l’environnement ? Ils n’ont plus de chrétien que l’étiquette. Ils ont vidé le message de son souffle révolutionnaire, de sa radicalité spirituelle et sociale.

Opposer le Christ au capitalisme ne signifie pas vouloir établir une théocratie ou ressusciter un ordre moral. Il ne s’agit pas de gouverner au nom d’une religion ou d’imposer une foi, mais à mettre en œuvre ici-bas les valeurs que le Christ a incarnées : la justice, le partage, la dignité de chaque être humain, la fin de l’oppression. C’est un projet de communauté humaine, de sobriété partagée, de biens publics, de travail digne, de décence commune, où l’économie est au service de tous, et non de quelques possédants. Cela rejoint les intuitions de penseurs comme Bernard Friot, Ivan Illich, Jacques Ellul, Simone Weil, qui ont articulé foi, critique du capitalisme et projet social. Quand les travailleurs s’unissent pour abolir l’exploitation, ils réalisent ce que le Christ a voulu : « que tous soient un »[8]. Quand les peuples se révoltent pour réclamer une répartition équitable des richesses, ils prolongent le cri des Béatitudes. Quand une société choisit de protéger les faibles plutôt que de sanctifier les riches, elle rend vivant l’Évangile.

C’est dans cet esprit qu’est née la théologie de la libération, née en Amérique latine au XXe siècle avec des figures comme Gustavo Gutiérrez, Leonardo Boff ou Dom Helder Camara. Cette théologie ne sépare pas la foi et la justice sociale : elle proclame que Dieu a un parti, celui des pauvres, et que libérer l’homme de l’exploitation, c’est déjà le commencer à le sauver. Ils ont montré que la foi chrétienne n’était pas un supplément d’âme du capitalisme, mais bien une rupture intérieure, une réorientation anthropologique : remettre l’homme, le travail, les relations sociales, la communauté, au centre.

 
 
La verrière de la Vie glorieuse du Christ, baie 32, cathédrale de Strasbourg — vitrail médiéval, domaine public.

Le Christ a incarné une forme de socialisme radical. Il a été du côté des pauvres, des exclus, des enfants, des malades, des étrangers. Il a été persécuté parce qu’il remettait en cause l’ordre établi. Il n'a rien à voir avec le mensonge chrétien-capitaliste. Le socialisme peut s'inspirer à nouveau du message du Christ — non en le réduisant à la morale individuelle et à la charité paternaliste, mais en lui rappelant ce pourquoi il existe : servir les humbles, libérer les opprimés, construire une société juste, fraternelle, vivable pour tous. Ce n’est pas pour sauver la foi que nous devons relire l’Évangile, mais pour retrouver notre espérance en l’humanité. 


« L’Esprit du Seigneur est sur moi, car il m’a consacré par l’onction pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres. Il m’a envoyé proclamer aux captifs la libération [...] et renvoyer les opprimés en liberté »[9].

 

 

Nicolas Maxime


[1] Luc 6, 20.

[2] Luc 6, 24.

[3] Matthieu 25, 40.

[4] Luc 1, 52-53.

[5] Matthieu 6, 19-20.

[6] Marc 9, 35.

[7] Emmanuel Todd, La Défaite de l’Occident, Gallimard, 2024.

[8] Jean 17, 21.

[9] Luc 4, 18.

Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article