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Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...

Nogent : miroir de l'Occident en décomposition

Une surveillante a été poignardée à mort devant un collège à Nogent par un adolescent de quatorze ans. Immédiatement, chacun y voit une cause logique. Pour certains, c’est l’immigration – alors que dans ce cas, le meurtrier est un français de souche. Pour d’autres, c’est le déficit d’autorité, l’héritage de Mai 68, la démission des parents, ou l’école devenue impuissante. D'autres désignent les réseaux sociaux, les jeux vidéo, le mal-être adolescent comme responsables. Tout passe à la moulinette des médias et des politiques. Chacun y projette ses obsessions.

Et comme toujours, les réponses tombent, elles sont hors-sols, Le gouvernement Bayrou annonce l’interdiction des couteaux aux mineurs. Comme si c’était le couteau qui avait tué. Comme si interdire leur vente aux mineurs allait réparer quelque chose. Et pendant qu’on légifère, on se dirige toujours plus vers la société du contrôle. Bientôt, on aura des portiques à l’entrée des établissements scolaires. Demain, ce sera le QR code, la surveillance algorithmique. L’instauration d’un crédit social à la française semble de moins en moins relever de la dystopie.

Bowling for Columbine[1], c’était il y a plus de vingt ans déjà. Et rien n’a changé, on a toujours les mêmes images et les mêmes explications faciles. À force de chercher des causes rationnelles, au lieu de regarder lucidement ce que cet acte dit de notre société, on se précipite sur des boucs émissaires.

Car le problème est beaucoup plus profond. Ce n’est pas juste un adolescent déséquilibré ou un drame isolé, c'est le miroir d'une société qui ne croit plus en rien. Les grandes croyances collectives – le communisme et le christianisme se sont effondrées – qui, chacun à leur manière, proposaient des valeurs morales, une espérance, un récit, un sens collectif. Désormais, il n'y a plus d'horizon désirable sur Terre comme au Ciel, il ne reste plus rien. Seulement le néant.

Le commun a disparu. La société n’est plus qu’un champ de bataille concurrentiel où chacun lutte pour garder sa place, où chacun optimise son capital personnel, où chacun vend ce qu’il peut : son corps, son temps, son image. Et quand plus rien n’a de sens, il ne reste que la violence. René Girard l’avait déjà dit : sans transcendance, c’est le mimétisme et le sacrifice[2]. La brutalité devient alors le seul langage, le seul moyen de dire j’existe.

C'est le règne du néolibéralisme qui ne peut être réduit simplement à des choix économiques. C'est un projet culturel, une idéologie qui infiltre les esprits, les corps, les affects, transforme nos modes de vie et détruit les valeurs morales et collectives au nom de la compétitivité, de la rentabilité et du profit. Les écoles deviennent des fabriques à compétences, les hôpitaux des start-ups de la santé, les citoyens des usagers intermittents de services publics déshumanisés. L'Occident est désormais devenu une annexe des marchés et des multinationales qui sont les véritables décisionnaires et contrôlent nos existences jusque dans l’intime.

Ce que les néoconservateurs appellent notre modèle civilisationnel, il est déjà en décomposition. Des stars de télé-réalité exilées fiscalement à Dubaï qui vendent des produits de placement, une influenceuse qui écoule ses culottes usagées, la marchandisation de la mort actée à travers l'aide active à mourir, ça, ce n’est pas la décadence, c’est l’agonie en direct !

L’Occident ne s’effondre pas sous les coups du Sud global, ni des barbares, ni de quelque ennemi extérieur. Il s'auto-détruit, rongé de l’intérieur par un nihilisme profond, par la dissolution des valeurs et des institutions : l’universalisme vidé de sa substance, la République réduite à une usine à gaz bureaucratique, la science soumise au capitalisme numérique, et la liberté confondue avec l’absolu de l'individu souverain. Le drame de Nogent n'est ici que le reflet de ce que nous sommes devenus.

L'Occident est en phase terminale, parce qu’il a trahi ce qu’il prétendait être. Et lorsque l’effondrement arrivera – car il viendra –, cela fera très mal.

 

Nicolas Maxime


[1] Michael Moore, documentaire Bowling for Colombine, 2002.

[2] René Girard, La violence et le sacré, Grasset, 1972.

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