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Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...

1982 : le début de la thatchérisation des esprits

1982. Cette date est capitale pour comprendre ce qui se produit actuellement, et ce depuis une quarantaine d'années.

Au Royaume-Uni, Margaret Thatcher traverse alors une période difficile : sa politique d’austérité, marquée par des coupes drastiques dans les dépenses publiques et des privatisations, suscite un vif mécontentement populaire. Son impopularité est telle que sa défaite aux prochaines élections semble inévitable.

Et pourtant un incident diplomatique aux îles Malouines, va provoquer une guerre contre l'Argentine. En s’affirmant comme une dirigeante résolue à réaffirmer la souveraineté de la Grande-Bretagne, elle parvient à redorer son blason et à regagner la faveur de l’opinion publique, consolidant ainsi sa place dans l’histoire en tant que « Dame de fer ».

Cet épisode est bien illustré dans la série The Crown[1]. Un autre moment marquant est celui de Michael Fagan, cet homme qui s’est introduit dans la chambre de la Reine pour dénoncer les dangers de la politique de Margaret Thatcher. Ce fait divers met en lumière le parcours d’un jeune homme en détresse, sans emploi, contraint de se présenter régulièrement à l’agence pour l’emploi afin de déclarer son inactivité. On y voit les premiers signes de la déshumanisation de l’administration : une bureaucratie oppressante ciblant les plus précaires, tandis que, paradoxalement, les néolibéraux prônent moins de régulation. En réalité, leur gestion n’a cessé d’imposer davantage de contrôle aux classes populaires.

Après cet événement, lors d’une entrevue, la Reine interroge Margaret Thatcher sur la brutalité de sa politique, qui a notamment entraîné une forte hausse du chômage. Thatcher lui répond en comparant le Royaume-Uni à un malade nécessitant une thérapie de choc. La Reine, en tant que représentante de la Nation, insiste sur l’importance de l’aspect collectif, mais Thatcher rétorque : « Ils rejettent leurs problèmes sur la société. Mais vous savez, la société n’existe pas. Il y a des hommes, des femmes, et des familles ».

La Reine évoque alors le cas de Michael Fagan comme un exemple concret des souffrances engendrées par ces politiques. Thatcher balaie cette remarque, qualifiant Fagan de fou et affirmant que son cas est purement individuel, sans rapport avec les décisions économiques et sociales en cours. À la fin de l’entretien, Thatcher célèbre la victoire du Royaume-Uni sur l’Argentine par un défilé, un événement qui marque aussi sa reconquête politique et garantit son succès aux prochaines élections. Bien avant la guerre en Irak ou l’instrumentalisation des migrants par les politiques, Margaret Thatcher avait déjà su exploiter un événement extérieur pour détourner l’attention des conséquences désastreuses de sa politique sociale.

Par la suite, Margaret Thatcher disposera des coudées franches pour mettre en œuvre son projet de démantèlement du commun. Sa lutte contre ce qu’elle percevait comme le pouvoir excessif des syndicats à bloquer le pays, au moment de la grève des mineurs, l'illustre parfaitement. Cet affrontement, d'où sortira vainqueur Thatcher, marquera un tournant décisif, amorçant le déclin progressif des syndicats et des structures collectives.

On comprend, à la lecture de ces événements, que tous les hommes et femmes politiques actuels : Clinton, Bush, Blair, Hollande, Sarkozy, Macron, Trump, Obama, Meloni, Merkel, Schröder... sont tous des héritiers de la Dame de fer. Chacun d’eux a désigné, à divers moments, des ennemis de l’intérieur ou exploité des crises extérieures pour légitimer des politiques économiques et sociales d’inspiration néolibérale.

À l’instar de la Dame de fer, ils ont su convaincre les électeurs que les causes du chômage et de la pauvreté ne relèvent pas de problématiques collectives mais de responsabilités individuelles, tout en martelant qu’il n’existe aucune alternative viable au néolibéralisme.

Contrairement à l’idée répandue à gauche d’une lepénisation des esprits, ce que nous vivons est en réalité une thatchérisation des esprits : suprématie des marchés financiers, convergence des politiques économiques et sociales, qu’elles soient de gauche ou de droite, affaiblissement des structures collectives, et maximisation des profits. Ces dynamiques engendrent des comportements marqués par l’hyper-narcissisme, le repli identitaire comme seul repère collectif, et une compétition généralisée. Le thatchérisme a ainsi marqué le début de ce que Benoît Girard nomme le fascisme déjà là[2] marqué la destruction du bien commun. Il suffit de voir le plaisir sadique de certains dirigeants ou followers à vouloir supprimer ou diminuer les aides sociales des précaires pour le comprendre.

La forme la plus extrême du thatchérisme commence à émerger avec des figures comme Elon Musk ou Javier Milei, incarnant un libertarianisme autoritaire, sans concession, dont l’objectif est de démanteler les dernières poches de socialisme, notamment la Sécurité sociale et les services publics, en s'appuyant sur la technologie pour instaurer un pouvoir coercitif.

C’est cet abcès idéologique qu’il faut percer, plutôt que de s’enfermer dans la peur d’un retour aux « heures sombres » qui ne reviendra jamais. Le danger ne réside pas dans un passé révolu, mais dans l’extrémisme néolibéral qui se profile à l’horizon.

 

Nicolas Maxime


[1] The Crown, série télévisée, créée par Peter Morgan, Netflix, saison 4, 2020 — épisodes consacrés à Margaret Thatcher, à la guerre des Malouines et à l’intrusion de Michael Fagan à Buckingham Palace.

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