Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
On a bien compris que, dans l’esprit de certains, il faudrait tronçonner la dépense publique dans une sorte de délire nihiliste à la Milei, poussé à l’extrême. Car évidemment, à quoi servent les fonctionnaires, qui seraient, paraît-il, trop nombreux et surpayés ? Pourquoi financer des retraités boomers qui auraient profité toute leur vie et vivraient désormais aux dépens des actifs ? Pourquoi soutenir des associations œuvrant dans l’action sociale, le sport ou la culture ? Et surtout, comment peut-on encore donner de l’argent aux plus pauvres, ces prétendus « assistés » qui profiteraient du système ?
D’abord, il faut le dire clairement : défendre la dépense publique à tout prix n’a pas plus de sens. Oui, il existe un côté parasitaire dans certaines dépenses : les aides aux entreprises (plus de 150 milliards d’euros par an, souvent sans contrepartie réelle)[1] ; la charge de la dette (autour de 50 milliards d’euros par an, devenant le premier poste budgétaire en 2025)[2] ; les partenariats public-privé (PPP) qui coûtent plusieurs milliards pour des services la plupart du temps mal gérés ; la contribution à l’Union européenne (environ 10 milliards d’euros par an)[3] ; mais aussi la CADES (Caisse d’amortissement de la dette sociale), recevant chaque année près de 20 milliards d’euros[4] du contribuable via la CSG pour rembourser les « dettes sociales » émises sous forme d’obligations sur les marchés financiers, ce qui signifie que notre argent sert à rémunérer les créanciers privés (banques, fonds d’investissement, assurances…). Et l’exemple le plus frappant de ces dernières années reste bien sûr l’affaire McKinsey : près de 2.5 milliards d’euros dépensés par an pour des cabinets de conseil[5], symbole d’un État néolibéral parasité, transformé en prestataire de services pour les marchés financiers et les multinationales. Qui en parle dans les médias à la solde des milliardaires ? Sûrement pas les néolibéraux ou autres libertariens.
On a affaire à un État-Providence du Capital, qui s’étend sans cesse au détriment des autres dépenses publiques, celles qui servent réellement l’intérêt général.
Or, il existe des secteurs prioritaires où toute baisse de moyens est catastrophique, et où la situation provoque déjà colère, stupeur et indignation parmi les salariés comme parmi les usagers.
Prenons la protection de l’enfance : les démissions se multiplient, les manques de moyens sont criants, au point que des décisions de placement ne sont même plus exécutées faute de personnel. Faute de places, l’Aide sociale à l’enfance place désormais des adolescents à l’hôtel, livrés à eux-mêmes, sans encadrement ni accompagnement. Certains, dans le désespoir, choisissent de mettre fin à leurs jours. Parallèlement, de nombreux parents attendent désespérément une place en IME (Institut Médico-Éducatif) pour leurs enfants en situation de handicap, parfois pendant des mois voire des années, faute de structures suffisantes.
À l’hôpital public, la situation est tout aussi dramatique : à Caen, des soignants des urgences ont préféré démissionner plutôt que de continuer à mal faire leur travail. Dans de nombreux services, la situation est catastrophique.
Et dans le logement, on atteint une situation ubuesque : de moins en moins de logements disponibles, des loyers qui explosent, des files d’attente interminables pour accéder au parc social.
Bien entendu, il ne s’agit pas de défendre un État Pourboire, distribuant à coups de chèques, de subventions et de minima sociaux pour colmater les brèches d’un système capitaliste en décomposition. Il s’agit de mettre fin à cet État-Providence du Capital, celui qui privatise les profits, socialise les pertes et se révèle de plus en plus accro à la dépense publique. Car la majorité des Français veulent une société fondée sur la décence commune, sur le lien entre humains, sur la solidarité.
Ils veulent des services publics accessibles, des écoles qui forment vraiment, des hôpitaux qui soignent, des routes et des transports qui fonctionnent, et des institutions qui servent le peuple au lieu de le gérer comme un tableau Excel.
Souvent sans même le formuler ainsi, ils aspirent à un autre système basé sur l’autogestion, la démocratie économique et la fin de la propriété lucrative, à une autre organisation du monde, plus juste et plus humaine.
Les enfants, la santé et le logement devraient être des priorités nationales absolues. Ce n’est pas une question de moraline ou de bien-pensance : on peut, si on le souhaite, laisser des enfants à des parents défaillants et maltraitants, laisser des gens mourir aux urgences, laisser des familles démunies face à des enfants en situation de handicap, accepter que le nombre de SDF passe de 350 000 à un million.
C’est un choix de société. Mais il n’est pas certain qu’une telle société ne finisse pas par s’autodétruire.
Mais peut-être est-ce cela, au fond, la phase terminale de l’Occident.
Nicolas Maxime
[1] Fondation iFRAP, Sans les 157 milliards d’aides, la fiscalité des entreprises exploserait à 19 % du PIB, 20 décembre 2022.
[2] Agence France Trésor (AFT) annonce que la « charge budgétaire de la dette » est prévue à 52,0 milliards d’euros pour 2025.
[3] Selon le rapport du Sénat relatif au PLF 2025 : « Avec un solde net estimé à 9,333 milliards d’euros la France était en 2023 le deuxième contributeur net au budget de l’Union européenne. ».
[4] Rapport financier annuel 2023 de CADES : mention de la mission d’amortissement de la dette sociale et des émissions obligataires sur les marchés financiers.
[5] L’Humanité, L’État a dépensé 2,5 milliards d’euros en consultants en 2021, 24 novembre 2023.