Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
Voici ce qu'il faut retenir de l'élection de Zohran Mamdani à la mairie de New York :
1. Contrairement à ce qui a été relayé dans une partie des médias, Zohran Mamdani a été élu à la mairie de New York avant tout grâce à des promesses sociales, et non à un programme sociétal[1]. Il a notamment défendu un gel des loyers, la création d’épiceries solidaires pour les plus précaires, la gratuité des crèches et des transports en commun, le SMIC à 30 dollars de l'heure ainsi qu’un plan d’urgence pour le logement. Son discours s’est concentré sur la crise sociale et urbaine qui frappe une majorité d’habitants, plutôt que sur des thématiques identitaires ou sociétales. Cela ne l’empêche pas d’adhérer à un certain progressisme sur les questions des minorités – il s’est notamment positionné en faveur des droits des personnes LGBT et des immigrés – mais ces sujets n’étaient pas le cœur de son projet. La leçon principale à retenir de cette élection, c’est que la gauche l’emporte quand elle remet la question sociale au centre, et non lorsqu’elle se perd dans les combats symboliques ou “woke”.
2. Il est faux de dire que New York City serait devenue une ville exclusivement peuplée de bourgeois métropolitains. En réalité, la métropole est clivée spatialement et en proie à de fortes disparités sociales. D’un côté, une partie de Manhattan – notamment Midtown, Chelsea ou l’Upper West Side – et une partie désormais largement gentrifiée de Brooklyn – Williamsburg, Dumbo, Park Slope – où les loyers atteignent en moyenne 4 500 à 5 000 dollars par mois pour un deux-pièces, rendant la vie impossible pour les classes populaires. De l’autre côté, un autre New York subsiste : celui du South Bronx, de North et East Harlem, et surtout de l’Est de Brooklyn, avec des quartiers comme East New York, Brownsville, ou Flatbush, longtemps délaissés par les pouvoirs publics. On y croise des gens pauvres, des "crackheads", et des gangs de plus en plus jeunes, fascinés par la drill, ce sous-genre du rap qui glorifie le meurtre, la drogue et surtout un nihilisme social. La mort du rappeur Pop Smoke, abattu en 2020, symbolise cette dérive violente et ce désespoir de cette génération de jeunes désœuvrés des “hoods”. Dans ces quartiers, la criminalité a explosé ces dernières années, alimentée par la misère et le désinvestissement de la mairie.
3. À chaque fois qu’un Noir, un Arabe ou un Latino remporte une élection d’importance, cela provoque une véritable panique morale chez les néoconservateurs, surtout quand cette personne revendique ouvertement d’être de confession musulmane et affiche une solidarité avec la cause palestinienne. C’était déjà le cas avec Alexandria Ocasio-Cortez. Zohran Mamdani n’échappe pas à ce phénomène puisque sa victoire a été immédiatement caricaturée comme étant celle d’un “marxiste islamiste” ou “islamo-gauchiste”, fantasme classique de la droite américaine et européenne.
Cependant, il faut rester lucide car la victoire de Mamdani ne garantit pas pour autant un virage social à gauche du Parti démocrate. Mamdani devra composer avec les contradictions internes du Parti démocrate et les intérêts des classes bourgeoises métropolitaines qui dominent toujours la ville. Le risque, comme pour tant d’autres avant lui, est qu’il “s’obamise” — c’est-à-dire qu’il glisse progressivement vers un libéralisme économique et culturel, sous la pression du Capital. Car le capitalisme reste un système qui promeut le progrès dans la mesure où celui-ci sert la reproduction de ses propres rapports de domination.
Face aux fantasmes de la droite, qui voient en lui une alliance du marxisme et de l’islamisme — il faut rappeler que Mamdani est plutôt un social-démocrate de gauche, sans doute moins radical que Jean-Luc Mélenchon ou même François Ruffin, donc loin d’être un révolutionnaire — Mamdani pourrait bien nourrir les illusions de la gauche. Il incarne à la fois pour les noirs et latinos des ghettos new-yorkais l’espoir d’une gauche sociale renaissante mais aussi le risque d’une récupération symbolique. Ainsi, il deviendrait le symbole des minorités ethniques, élus par les élites culturelles et urbaines, mais définitivement coupé des réalités populaires qu’il prétend défendre.
Nicolas Maxime
[1] Programme social : gel des loyers, transports gratuits, épiceries solidaires. Zohran for NYC – Plateforme officielle, https://www.zohranfornyc.com/platform.