Je suis éducateur spécialisé depuis 2009. Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu profondément critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, Jean-Claude Michéa, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Naomi Klein...
Arnaud Montebourg face aux GG : « Je ne suis pas un obsédé de la dette, mais de l’autre déficit : le déficit commercial. On est la lanterne rouge de l’UE. On s’appauvrit. On ne peut pas remonter la pente avec des impôts, mais avec l’augmentation de l’activité économique. »[1]
Le problème de Montebourg n’est pas tant de déplorer le déficit extérieur, fruit de la mondialisation, que de faire l’éloge de la production comme un fait intangible.
Il y a plusieurs erreurs dans ce raisonnement. Déjà, nonobstant le fait que la mondialisation s’est accompagnée de la financiarisation, il est illusoire de croire qu’on pourrait corriger ses effets simplement par un surcroît de production nationale.
L’autre erreur, en glorifiant la production, consiste à affirmer que nous avons besoin de plus de croissance, donc que nous ne travaillons pas assez. Le risque est alors de vouloir remettre les Français au travail, dans une logique producériste[2] et culpabilisante, qui confond activité et emploi.
Montebourg raisonne comme si la production privée finançait les services publics via le PIB, or c’est faux, comme l’a montré Jean-Marie Harribey, la dépense publique repose sur une avance en salaires, et non sur une richesse créée par le secteur privé[3]. Ce n'est donc pas l'entreprenariat qui finance les secteurs publics mais une création monétaire initiale.
Ce raisonnement confond souveraineté sur la production, qui est effectivement nécessaire pour être souverains sur les plans agricole, industriel et énergétique, avec la relance de la croissance comme horizon indépassable.
Or sans remise en cause du capitalisme lui-même, les prétendus « industriels » ne visent pas la relocalisation, mais l’investissement dans l’intelligence artificielle et l’automatisation, dans le seul but d’augmenter la productivité et les marges, non de recréer du tissu productif local. On le voit aux États-Unis avec Donald Trump, dont le pseudo « protectionnisme » n’a nullement inversé la désindustrialisation, se limitant à quelques artefacts comme les taxes douanières et à un protectionnisme libéral servant les grandes entreprises américaines[4].
On retrouve d’ailleurs le même biais chez François Ruffin, dont le discours malgré ses accents sociaux, reste prisonnier d’un imaginaire producériste et moral du travail. À force de vouloir opposer la « France qui produit » à la « France qui consomme », on finit par retomber dans le même schéma normatif, où la souveraineté devient un simple supplétif du capitalisme national. Et à la fin, cela donne Tatiana Ventôse, qui croit défendre le peuple mais finit par justifier l’ordre social sous une autre forme et par sacraliser les producteurs méritants face aux parasites profiteurs[5].
En somme, le discours sur la réindustrialisation reste souvent un leurre car il prétend défendre la souveraineté économique tout en reconduisant les logiques productivistes et capitalistes qui ont précisément détruit cette souveraineté. C’est là la limite d’une partie des souverainistes de gauche puisque la véritable question n’est pas de « produire plus », mais de produire autrement, dans un cadre émancipé du capitalisme, où la souveraineté économique serait mise au service des travailleurs, et non du marché.
Nicolas Maxime
[1] Arnaud Montebourg face aux Grandes Gueules (RMC) : Extrait vidéo officiel : « Je ne suis pas un obsédé de la dette, mais de l’autre déficit : le déficit commercial. On est la lanterne rouge de l’UE. On s’appauvrit. On ne peut pas remonter la pente avec des impôts… », 6 novembre 2025.
[2] Le philosophe Michel Feher démontre que le Rassemblement National divise la société française en deux classes moralement antinomiques : les producteurs qui n'aspirent qu'à vivre du produit de leurs efforts et les parasites réfractaires à la " valeur travail ". Les premiers contribuent à la prospérité nationale par leur labeur, leurs investissements et leurs impôts, tandis que les seconds sont tantôt des spéculateurs impliqués dans la circulation transnationale du capital, financier ou culturel, et tantôt des bénéficiaires illégitimes de la redistribution des revenus, c'est à dire les allocataires des aides sociales et les immigrés. Cette vision de la société est désignée sous le terme de producérisme. Michel Feher, Producteurs et parasites : L’imaginaire si désirable du Rassemblement National, La Découverte, 2024.
[3] Sur la dépense publique comme avance salariale et la création monétaire : Jean-Marie Harribey, La richesse, la valeur et l’inestimable. Fondements d’une critique socio-écologique de l’économie capitaliste, Les Liens qui Libèrent, 2013.
[4] Nicolas Maxime, Trump va-t-il mettre fin à la mondialisation néolibérale ? , La Sociale, 7 avril 2025.
[5] Tatiana Ventôse, Il est venu le temps des producteurs, Le Fil d’Actu Éditions, 2024