Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
Les 30 juin et 7 juillet, les électeurs devront choisir entre trois blocs dont les projets politiques sont, en apparence, différents : « Ensemble pour la République », le « Rassemblement national » et le « Nouveau Front populaire ».
Passons sur le programme de la majorité présidentielle, « Ensemble pour la République », qui est fondamentalement dans la continuité catastrophique de ces sept dernières années.
En ce qui concerne le Rassemblement national, toutes les mesures dites « sociales » et protectionnistes ont été abandonnées : abrogation de la réforme des retraites, sortie du marché européen de l’électricité… Pire, le Rassemblement national semble désormais s’inscrire dans une forme de continuité du macronisme, le racisme décomplexé en plus. Il est possible qu’une fois acté l’échec de ses politiques sécuritaires et migratoires, le Rassemblement national s’en prenne aux plus précaires. La gestion de leurs communes — arrêt des subventions aux associations de solidarité, attaques contre les chômeurs et les allocataires de minima sociaux, fin des tarifs réduits de la cantine scolaire pour les familles les plus pauvres — semble indiquer cette possibilité. En somme, le programme du Rassemblement national, fondé sur des baisses d’impôts massives pour les plus aisés et les entreprises ainsi que sur la « priorité nationale » concernant les prestations sociales et l’accès au logement et à la santé, pourrait être qualifié de « néolibéralisme identitaire ».
Passons désormais au « Nouveau Front populaire » (NFP). L’alliance des principaux partis de gauche — LFI, PS, PCF, EELV, ainsi que d’autres mouvements comme le NPA — a débouché sur un programme commun[1].
Sur le plan économique et social, le NFP est très ambitieux. Concrètement, il vise une augmentation des dépenses publiques de l’ordre de 150 milliards d’euros par an. Il prévoit également des recettes supplémentaires avoisinant les 100 milliards. Le NFP fait le pari audacieux d’une relance keynésienne de la demande globale d’une part par la consommation, grâce à la hausse généralisée des salaires et des prestations, et d’autre part par une augmentation considérable des investissements publics dans la transition écologique, la santé, le logement et l’agriculture, permettant de créer des millions d’emplois et d’atteindre ainsi le plein-emploi.
Le NFP décline son programme selon la temporalité des mesures, en prenant en compte l’urgence sociale : les quinze premiers jours, les cent jours, puis les mois suivants. Par exemple, dans les premiers jours, le NFP envisage d’augmenter le SMIC à 1 600 euros, d’abroger les réformes des retraites et de l’assurance-chômage, de bloquer les prix des biens de première nécessité, de redonner immédiatement des moyens à l’hôpital public, de rendre l’école totalement gratuite, de créer des places d’hébergement d’urgence pour les personnes sans abri.
Autant dire que l’application d’un tel programme d’urgence sociale dès les premiers jours aurait sans doute des effets salvateurs, notamment envers les plus précaires, victimes depuis l’élection de Nicolas Sarkozy de politiques antisociales de plus en plus restrictives à leur encontre.
De même, il est complètement faux de dire qu’un tel programme est infaisable sur un plan économique — il le serait davantage d’un point de vue juridique, notamment concernant les traités européens, comme nous le verrons — puisqu’il s’agit simplement d’augmenter les dépenses publiques afin de réduire les inégalités socio-économiques, de redonner du pouvoir d’achat aux classes populaires, mais aussi de relancer la commande publique, indispensable pour la bifurcation écologique et la réindustrialisation. Il est d’ailleurs étonnant de voir des sociaux-démocrates ou des gaullistes sociaux critiquer aussi vertement cette hausse des dépenses publiques au motif qu’elle ferait augmenter le déficit extérieur (ce qui serait parfaitement vrai dans un premier temps) ou qu’elle constituerait un gaspillage d’argent public. Comment financer les investissements verts, la souveraineté alimentaire et industrielle, la lutte contre le mal-logement et la réparation des services publics sans augmenter considérablement les dépenses publiques ?
Contrairement à ce que rabâchent sans cesse les médias « à la solde du Capital », le versant sociétal du programme du NFP est plus réaliste que ceux d’Ensemble et du RN. On peut également se réjouir qu’il n’y ait pas de « délires woke ». L’ensemble est, au contraire, très cohérent et pragmatique.
Le NFP rompt également avec la logique sécuritaire — qui prévaut depuis une quinzaine d’années — pour revenir à une politique de prévention et de répression apaisée. Il semble attaché aux libertés publiques et souhaite revenir sur les lois liberticides votées sous Emmanuel Macron. Concernant l’immigration, le NFP mise sur un meilleur accueil des migrants, la création de voies légales (en veillant à ne pas constituer un sous-prolétariat exploitable par le Capital) et la régularisation des personnes sans papiers. Le NFP n’est pas immigrationniste : il ne propose pas l’ouverture totale des frontières, mais une politique de co-développement fondée sur des relations plus équitables avec les pays du Sud. Il s’agit d’une régulation humaine des flux migratoires. Point négatif cependant : l’intégration n’est nulle part mentionnée.
En matière internationale, le NFP se positionne pour une diplomatie en faveur de la paix. Il prend clairement parti pour la création d’un État palestinien et contre le gouvernement Netanyahu. On peut regretter un soutien jugé sans faille à l’Ukraine, qui pourrait apparaître comme un alignement sur la politique USA/UE, mais il faut reconnaître que Poutine s’est isolé sur la scène internationale et ne semble pas prêt à négocier la paix au vu de ses récents ultimatums.
Le NFP affiche de loin le programme le plus en faveur des classes populaires et le plus ambitieux et cohérent concernant l’économie, le social et les enjeux sociétaux. De plus, il est le seul mouvement à aborder des sujets jamais évoqués par les médias : sans-abrisme, protection de l’enfance, handicap. Cependant, malgré ses qualités intrinsèques, ce programme n’est pas exempt de critiques.
En premier lieu, le programme du NFP est à côté de la plaque sur le sujet européen. En effet, il pense pouvoir imposer une « Europe sociale et écologique » en influant sur les décisions des États membres. Bien qu’il soit mentionné que le NFP refusera le pacte de stabilité budgétaire, toutes les autres mesures — « pacte européen pour le climat et l’urgence sociale », « protectionnisme écologique et social » aux frontières, « règle verte », harmonisation sociale vers le haut — relèvent davantage de l’incantation que du réalisme. Quant à la taxation européenne des riches ou des superprofits, cela relève de la pure naïveté.
La coalition semble oublier qu’il faut l’unanimité des 27 États membres pour mettre en place de telles mesures, notamment en matière d’harmonisation sociale et fiscale. Il est inutile de rêver à une planification écologique à l’échelle européenne lorsque la règle des 3 % de déficit est inscrite dans les traités, que le marché unique pousse à la concurrence par la libre circulation des capitaux, biens, services et personnes, et que la monnaie unique empêche les États d’emprunter auprès de leur propre banque centrale.
Il est nécessaire de rappeler que l’UE n’est pas l’Europe : c’est un ensemble juridico-économique régi par une architecture institutionnelle et un marché. Aucun projet politique de gauche ne peut être réalisé dans le cadre des traités actuels. L’UE n’est pas réformable : elle est intrinsèquement néolibérale dans sa construction.
Face à l’Union européenne néolibérale et austéritaire, il faut simplement revendiquer la sortie unilatérale des traités, un véritable Frexit juridique, et entrer immédiatement dans le rapport de force.
Or les institutions européennes — Commission européenne et BCE — ne manqueront pas de rappeler à l’ordre un gouvernement NFP dès les premières mesures sociales, lorsque le déficit sera jugé excessif. Face à la menace de rupture, il est tout à fait possible que la coalition se fracture entre les partisans du respect des traités (PS, EELV) et ceux favorables à la désobéissance (PCF, LFI). Si le NFP ne tient pas, un gouvernement PS/EELV ou PCF/LFI ne durerait pas cent jours avant d’être contraint à la démission faute de majorité.
La seconde critique est plus philosophique. Malgré la panique morale d’une droite présentant les militants du NFP comme de dangereux bolcheviques, la réalité est toute autre. Le NFP défend un projet social-démocrate keynésien-rooseveltien.
Il ne parle plus de socialisation des moyens de production, mais de redistribution.
Plus de nationalisations massives, mais une taxation des riches.
Plus de sortie du capitalisme, mais sa régulation.
Plus étonnant encore : le NFP n’aborde presque jamais la question bancaire, comme si aucune remise en cause n’était nécessaire. Pourtant, un programme authentiquement de gauche devrait s’attaquer au pouvoir des multinationales et des banques.
Comme l’a montré Jean-Claude Michéa, on est passé d’une gauche socialiste et marxiste à une gauche libérale-progressiste[2]. Et c’est peut-être là le problème. Le programme de la gauche unie ressemble à un patchwork de mesures sociales — nécessaires et pertinentes — mais aucune n’a la portée révolutionnaire des congés payés ou de la Sécurité sociale. La gauche semble manquer d’idées et se contente de défaire la macronie.
Les travaux de « Réseau Salariat » et de Bernard Friot[3], ou encore le convivialisme d’Alain Caillé[4], montrent pourtant qu’il existe des alternatives crédibles au néolibéralisme.
Prisonnier de ses contradictions sur l’UE — fausses promesses d’Europe sociale, désobéissance ambiguë — et incapable de proposer une alternative au capitalisme autre que la taxation, le NFP ne fait plus rêver.
De plus, au-delà de l’Europe, l’alliance risque de ne pas tenir en raison de dissensions profondes sur les sujets sociétaux et internationaux.
Pourtant, face à la menace antisociale et identitaire que représente le Rassemblement national, le Nouveau Front populaire est la seule alternative viable, malgré ses défauts.
Vaut-il mieux, pour les classes populaires, l’abrogation des réformes Macron, des moyens pour l’hôpital public, des places d’urgence pour les personnes sans abri, que la continuité des politiques économiques macronistes proposées par le RN ?
Oui. Ce n’est pas révolutionnaire, mais pour les classes populaires, victimes du matraquage néolibéral depuis des années, ces mesures permettraient d’améliorer concrètement leur vie quotidienne.
Nicolas Maxime
[1] Programme Nouveau Front Populaire Élections Législatives 2024, Nouveau Front Populaire.
[2] Jean-Claude Michéa, L’Empire du moindre mal, Flammarion, 2007.
[3] Bernard Friot, L’enjeu du salaire, La Dispute, 2012.
[4] Alain Caillé (dir.), Pour un manifeste du convivialisme. Déclaration d’interdépendance, Le Bord de l’eau, 2013.