Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
L’Abbé Pierre, une vie de combats[1] met en scène l’une des figures françaises les plus marquantes de la seconde moitié du XXᵉ siècle — avec le Général de Gaulle. On y découvre un homme constamment traversé par le doute, jusqu’à son dernier souffle. Henri Grouès est d’abord un prêtre à la santé fragile, fils de bourgeois — comme il aimait lui-même le rappeler.
La Seconde Guerre mondiale forge le caractère de celui que l’on appelle désormais l’Abbé Pierre, engagé dans les réseaux de la Résistance contre l’occupant nazi. Après la guerre, il devient député de 1946 à 1951, d’abord avec le MRP (Mouvement républicain populaire), parti centriste, puis avec la Gauche indépendante. Constatant l’impuissance des partis politiques face à la misère, il décide de créer Emmaüs pour lutter contre l’exclusion et le sans-abrisme.
Ce qui n’était au départ qu’une simple auberge devient progressivement un mouvement international d’hébergement social et de lutte contre la pauvreté, fondé sur la récupération et le réemploi. Durant l’hiver 1954, le froid atteint des niveaux extrêmes, aggravés par la pénurie de logements consécutive à la guerre. L’abbé Pierre lance alors son célèbre appel sur les ondes de Radio Luxembourg, déclenchant « l’insurrection de la bonté »[2], entendue aussi bien par les pouvoirs publics que par l’ensemble de la société française, qui y répond massivement. Les dons affluent, les communautés se développent, bénévoles et compagnons se multiplient.
On a souvent réduit l’action de l’Abbé Pierre à une simple charité chrétienne. Or il s’agit bien davantage de solidarité : une solidarité privée et « mécanique », au sens d’Émile Durkheim, fondée sur la proximité et la force des communautés, venant compléter — et non remplacer — la solidarité publique et « organique » de l’État-providence[3].
The Old Oak, dernier film de Ken Loach[4], se situe quant à lui dans un village anglais, ancien bassin minier ravagé par la désindustrialisation, qui accueille des réfugiés syriens fuyant le régime de Bachar el-Assad. Dès les premières scènes, le choc est frontal. L’arrivée de ces familles étrangères suscite rejet et peur. Les habitants, eux-mêmes frappés par la précarisation, se sentent abandonnés par le gouvernement. Le fait que les migrants semblent « recevoir de l’aide » renforce un sentiment d’injustice déjà profond. C’est là qu’interviennent les deux protagonistes principaux : TJ Ballantyne, patron du pub, et Yara, jeune réfugiée syrienne. Ensemble, ils mobilisent les habitants pour rénover l’arrière-salle du pub, inutilisée depuis des années, et y installer une cantine gratuite ouverte à tous. Au-delà des repas, c’est un nouvel espace de rencontre qui se crée entre villageois et réfugiés. « When we eat together, we stick together » (« Quand on mange ensemble, on reste ensemble »). Les réfugiés peuvent ainsi montrer qu’ils ne sont pas là pour profiter du système, tandis que les habitants sortent de leur enfermement et de leur rôle passif de simples bénéficiaires d’aide pour contribuer à nouveau au bien commun. Le propos de Loach n’est pas un sentimentalisme naïf prônant l’accueil abstrait de tous, mais l’idée que ceux qui sont là peuvent, à leur manière, participer et être solidaires, dans une logique d’entraide concrète.
Ces deux films, sortis la même semaine, délivrent un message commun. Il est possible de renoncer à l’égoïsme et à la désignation de boucs émissaires — les pauvres dans un cas, les migrants dans l’autre — pour s’unir dans des formes de solidarité mécanique, et organiser une assistance mutuelle, plutôt que de chercher à nous opposer et à nous détruire.
Cette idée rejoint enfin la notion de décence commune développée par George Orwell[5] : un socle moral élémentaire, fait de gestes ordinaires, de sens du juste et de refus de l’humiliation, qui naît des classes populaires et de la vie quotidienne. Comme la solidarité mécanique de Durkheim, cette décence commune ne relève ni de l’idéologie ni de la morale abstraite, mais d’un instinct social simple : prendre soin des autres pour pouvoir, ensemble, tenir debout.
Nicolas Maxime
Édit
Lorsque j’ai rédigé ce texte, j’ignorais les faits graves et les accusations aujourd’hui établis concernant les agissements de l’abbé Pierre, révélant des comportements relevant de violences et d’abus sexuels.
Cette révélation n’enlève rien à la portée historique de l’appel de 1954, ni au contenu de cet article, qui vise exclusivement à défendre la solidarité, le droit au logement et la dignité humaine. On peut — et on doit — condamner sans ambiguïté les actes d’un homme, tout en reconnaissant que l’appel à la solidarité lancé en 1954 appartient désormais à l’histoire sociale collective et dépasse largement sa personne.
[1] L’Abbé Pierre, une vie de combats, film réalisé par Frédéric Tellier, 2023.
[2] Abbé Pierre, Appel du 1er février 1954, radio Luxembourg, Paris, appel à la solidarité contre la misère hivernale (première mention de l’« insurrection de la bonté »).
[3] Émile Durkheim, De la division du travail social, 1893.
[4] The Old Oak, film réalisé par Ken Loach, 2023.
[5] Sur la notion de décence commune. George Orwell, The Lion and the Unicorn, 1941.