Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
La lutte des classes n'a jamais été aussi poussée à son paroxysme. Les ultra riches — 0.1 % de la population — aidés par leurs moutons bullshit jobs[1] qui travaillent à leur service ont décidé de mener une guerre sans merci aux classes populaires. En France, les augmentations des hauts revenus ont atteint des sommets difficilement justifiables. Les inégalités de patrimoine sont démultipliées par rapport aux écarts de revenus : les 10 % les plus fortunés possèdent la moitié de la richesse du pays[2]. La pauvreté ne cesse d'augmenter avec désormais 10 millions de personnes vivant sous le seuil de pauvreté[3] et le plus inquiétant étant la hausse constante de SDF dont le nombre a plus que doublé en dix ans, de 150 000 à 330 000[4].
Jamais les classes populaires n'auront subi une telle pression au cours de l'histoire. Bien entendu, certains répondront qu'il n'existe plus de mineurs de fond risquant leur vie à chaque instant pour quelques sous en fonction des berlines de charbon remontées. La pression est surtout psychologique : les cadences infernales, les conditions de travail de plus en plus dégradées notamment dans les services publics, la déshumanisation due à un management autoritaire et aliénant, le développement des maladies professionnelles et des burn out, le risque à tout moment de se retrouver au chômage voire à la rue, la concurrence impitoyable désormais mondiale entre travailleurs...
En lisant ces lignes, on arriverait à la conclusion que les classes populaires n'accepteraient plus longtemps cette situation et qu'une grève générale aurait déjà éclatée depuis longtemps voire qu'un renversement du système économique serait possible. Et bien, rien de tout cela n'est arrivé. Pire, malgré quelques sursauts citoyens comme Occupy Wall Street aux Etats Unis ou Les Gilets Jaunes en France, la situation ne cesse de s'empirer. Les inégalités se creusent, les marchés imposent de plus en plus leurs lois aux Etats qui s'exécutent et deviennent de facto de plus en plus autoritaires, les ultra-riches ne cessent de faire gonfler leur fortune, les multinationales font sécession en refusant de s'acquitter de l'impôt. Et cela a été rendu possible grâce à la division qui s'opère au sein des classes populaires. C'est cette division, en plus de la diversion sur les sujets sociétaux et identitaires, qui permet aux ultra-riches et aux multinationales d'imposer leurs normes et leurs lois sans opposition majeure — ou celle-ci est de façade à l’image de ce qu'on appelle l'extrême droite. Contrairement à ce que veulent nous imposer les intersectionnels de gauche et les identitaires de droite, la lutte des classes ne s'est pas substituée à une lutte des races ou des genres, on assiste à une lutte au sein des classes populaires : jeunes vs vieux, banlieues vs campagnes et le pire selon moi les divisions corporatistes au sein du monde du travail s'incarnant par une lutte entre catégories socioprofessionnelles : personnes ayant une activité professionnelle vs chômeurs, employés vs indépendants, salariés du privé vs fonctionnaires. Les luttes deviennent corporatistes : un commerçant ne se reconnaît pas dans la grève des raffineurs tandis qu'un ouvrier n'arrivera pas à comprendre de quoi se plaint une infirmière qui bosse à l'hôpital public. À la lutte des classes se substitue une lutte des catégories socioprofessionnelles où chacun défend son pré carré et les intérêts liés à sa catégorie socioprofessionnelle. Par exemple, dans une vidéo récente, Tatiana Ventôse l'a parfaitement illustré en opposant de manière caricaturale les salariés du privé, c'est-à-dire les ouvriers, artisans et agriculteurs productifs votant majoritairement RN contre les fonctionnaires et salariés associatifs qui seraient selon ses mots des improductifs de gauche vivant des subsides publics : enseignants, soignants, assistantes maternelles, travailleurs sociaux[5].
La pire perversion étant d'avoir réussi à faire croire aux travailleurs pauvres que c'étaient les bénéficiaires du RSA et les chômeurs les responsables de leur situation en créant ainsi une fracture quasi insoluble au sein des classes populaires. La théorie de l'assistanat permet également de faire diversion sur les causes du chômage de masse en faisant des pauvres les responsables de leur propre sort. Cette théorie de l'assistanat véhiculée massivement par les hommes politiques et polémistes de droite et d'extrême droite, voire de gauche s'est installé dans le paysage politique comme une normalité. On peut désormais déclarer qu'une femme isolée au SMIC n'avait pas qu'à faire des enfants (Julie Graziani) ou qu'il y a des personnes sous perfusion d’aides qui sont vautrées dans leur canapé à bouffer des chips toute la journée (Sarah Saldmann).
En étant divisés, les classes populaires ne peuvent rien espérer en dehors d'une opposition de paille entre le néolibéralisme progressiste de Macron et le néolibéralisme conservateur de Le Pen. Seule une véritable union des classes populaires peut permettre de remporter l'adhésion, que l'on soit jeunes ou vieux, de la banlieue ou d'un village, en poste ou au chômage, salarié ou micro-entrepreneur, ouvrier du bâtiment ou infirmier à l'hôpital public.
Nicolas Maxime
[1] Le bullshit job est une expression anglaise qui se traduit généralement par « travail inutile » ou « emploi à la con ». Il se caractérise par un emploi qui ne sert à rien, où la personne qui l’exerce peut ressentir de la frustration ou une forme d’aliénation. En d’autres termes, le salarié n’aurait pas l’impression de contribuer activement à la société, car son travail et ses tâches quotidiennes en entreprise sont vides de sens. David Graeber, Bullshit Jobs, Les liens qui libèrent, 2018.
[2] INSEE, Le patrimoine économique national en 2021, Insee Première n° 1925, 28 septembre 2022.
[3] INSEE, Pauvreté monétaire en 2022, 7 juillet 2023.
[4] Fondation Abbé Pierre, Rapport sur l’état du mal-logement en France 2023.
[5] Tatiana Ventôse, Pour en finir avec la classe moyenne (ou pourquoi personne ne peut blairer les profs), YouTube, vidéo publiée en 2023, https://www.youtube.com/watch?v=8kTpUsIB3ec.