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Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...

Intersectionnalité, intersectionnalisme et dérive identitaire

Il est nécessaire d'utiliser les vrais termes si l’on veut avoir une discussion raisonnable et raisonnée de ce que l’on souhaite critiquer. En l’occurrence, il paraît plus cohérent de parler d’intersectionnalité ou d’intersectionnalisme plutôt que de wokisme.

À la base, l’intersectionnalité est une théorie sociologique développée par Kimberly Williams Crenshaw[1]. Cette théorie associe l’analyse en termes de classes à d’autres aspects de l’identité sociale comme l’ethnicité ou le genre, considérés comme secondaires dans l’approche marxiste traditionnelle. Jusque-là, pas de soucis, puisque cette théorie a pu mettre en exergue qu’en plus de la relégation sociale, certaines personnes pouvaient subir d’autres discriminations liées à leur genre ou à leur appartenance ethnique. C’est le cas des femmes noires américaines notamment.

Le problème a été la traduction politique de l’intersectionnalité qu’on pourrait appeler intersectionnalisme, où la question de l’identité est devenue prédominante par rapport à la question sociale alors qu’elle était censée la compléter. Elle a été récupérée par une gauche qui, convertie au néolibéralisme et au marché, a trouvé un nouveau subterfuge pour éluder la question des inégalités au profit de l’idéologie de la diversité.

Plutôt que de céder aux sirènes réactionnaires, il faut en lire la critique qu’en fait la gauche, comme dans le livre de Daniel Bernabé Le piège identitaire, écrit par un journaliste espagnol proche de la gauche antilibérale[2]. Dans son essai, il souligne l’acharnement des nouveaux philosophes du post-modernisme contre le communisme, et non pas seulement contre le stalinisme, ainsi que le soutien de Michel Foucault à certains d’entre eux. Michel Foucault déclara ne trouver finalement rien de bon dans la tradition socialiste et préféra s’intéresser à la défense et aux revendications des différences de chacun plutôt qu’à la défense et à la conquête de l’égalité[3], Daniel Bernabé y voyant une sorte de dilemme insoluble : la mise en avant des différences, et donc des identitarismes, ne pouvait à terme se produire qu’au prix d’un abandon des combats collectifs à vocation égalitariste. Voilà qui s’inscrivait parfaitement dans le déroulement du projet néolibéral[4].

Au lieu que les combats légitimes pour la reconnaissance des minorités ou des groupes ordinairement exclus s’additionnent avec les combats collectifs, ou même forment un même attelage, les revendications sociétales ont pris la place des revendications sociales, elles se sont comme substituées à elles.

Le socialisme a été remplacé par l’intersectionnalisme et les ouvriers par les minorités. Le problème, c’est que la majeure partie des classes populaires n’a pas suivi le mouvement et s’est réfugiée soit dans l’abstention, soit dans l’extrême droite. Il devient difficile d’affirmer que l’on n’est pas intersectionnel à gauche sous peine d’être vu comme raciste, homophobe ou sexiste. Le cas récent de François Ruffin, interrogé sur la question du changement de genre et n’y voyant pas une priorité, puis attaqué sur les réseaux sociaux par des militants y voyant une attaque transphobe, est symptomatique de cette dérive.

Beaucoup de ces jeunes militants issus de milieux bourgeois ont une vision binaire, identitaire et américanisée du monde qui induit une prédominance des enjeux sociétaux, une absence de dialogue et une censure permanente. Quand les mouvements de jeunes gens progressistes ne voient plus de combat à mener prioritairement que dans l’affirmation pour chacun de sa différence, de sa particularité, il y a matière à s’inquiéter.

Pourtant, cela ne doit pas faire oublier l’enjeu autour de la lutte contre les discriminations quand celle-ci est menée dans le cadre de l’universalisme républicain. Il ne peut y avoir de sens commun et donc de République sociale si le différentialisme prédomine. La République s’adresse et doit s’adresser à tous sans distinction : blancs ou noirs, juifs ou musulmans, hommes ou femmes, hétérosexuels ou homosexuels.

Comme l’a démontré Thomas Piketty, la meilleure manière de combattre les discriminations n’est pas de dire que l’homme blanc hétérosexuel est responsable du racisme, du sexisme et de l’homophobie au risque de diviser, comme c’est déjà le cas actuellement, les classes populaires, mais de réduire les inégalités socio-économiques et donc de renverser le système économique, et par conséquent le capitalisme néolibéral[5].

 

Nicolas Maxime


[1] Kimberly W. Crenshaw, Démarginaliser l’intersection de la race et du sexe : critique féministe noire de la doctrine antidiscrimination, de la théorie féministe et de la politique antiraciste, traduction française disponible dans Revue Française de Sociologie, 1990.

[2] Daniel Bernabé, Le Piège identitaire : L’effacement de la question sociale, L’Échappée, 2022.

[3] Michel Foucault, Dits et écrits 1954‑1988, Gallimard, Paris, 1994.

[4] Daniel Bernabé, Le Piège identitaire : L’effacement de la question sociale, L’Échappée, 2022.

[5] Thomas Piketty, Mesurer le racisme, vaincre les discriminations, Éditions du Seuil, 2022

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