Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
Il y a évidemment chez nombre de militants de gauche une posture morale, le plus souvent sincère, à vouloir faire le BIEN et donc à se penser comme dépositaires du BIEN. C’est ce qu’on constate à travers de nombreux sujets comme le travail, l’immigration et la sécurité où certains appellent à augmenter les minima sociaux et instaurer un revenu universel pour mieux lutter contre la pauvreté, à ouvrir largement les frontières et accueillir le maximum de réfugiés pour empêcher des morts dans la Méditerranée, à désarmer la police pour éviter les violences policières.
Prenons l’exemple le plus flagrant qui est celui de l’écologie. Au nom de la lutte contre le réchauffement climatique, certains militants et responsables écologistes promeuvent des politiques telles que l’implantation d’éoliennes dans les campagnes ou le développement massif de pistes cyclables dans les centres villes, sans toujours mesurer les effets concrets de ces choix sur les modes de vie existants. Ces politiques, pensées depuis des milieux socialement favorisés dotés d’un fort capital culturel, imposent des normes de comportement qui pèsent en premier lieu sur les classes populaires. Plus dépendantes de la voiture, plus exposées à la hausse des coûts de l’énergie et disposant de moins de marges d’adaptation, celles-ci perçoivent alors l’écologie comme une injonction morale venue d’en haut, vécue comme une mise en accusation de leurs pratiques quotidiennes. Ce décalage explique en grande partie le rejet populaire de certaines politiques écologistes, non pas par hostilité à la question environnementale, mais par refus d’une écologie perçue comme punitive, socialement aveugle et culturellement dominatrice.
On retrouve d’ailleurs la même logique avec l’antiracisme et le féminisme car, en les transformant en luttes essentiellement symboliques et morales, on en oublie que le capitalisme est un fait social total comme l’a montré Marcel Mauss[1], et on évacue les rapports de production et les logiques de classe qui structurent pourtant l’ensemble du champ social. C’est le NO BORDER, NO LIMIT, comme l’a bien décrit Jean-Claude Michéa[2]. Au-delà de ces aspects moraux, il y a également une intolérance complète chez certains militants qui vont demander la censure des comptes, la mise en scène d’une oppression systémique, l’appel à la pureté idéologique, la dénonciation morale de l’ennemi culturel, la construction d’un entre-soi militant au nom d’une forme de supériorité morale. C’est ce que certains appellent le wokisme ou que Marcel Gauchet appelle plus justement le progressisme autoritaire[3].
Mais à droite, en réalité, c’est du même acabit. Lorsque les militants de droite parlent de magistère moral de la gauche, ou la qualifient de camp du BIEN, c’est que, implicitement, eux-mêmes se considèrent comme les véritables défenseurs du BIEN, du bon sens, de l’ordre et du réel. Comme l’a décrit René Girard, la rivalité mimétique amène les deux camps politiques à se penser chacun comme le camp du BIEN, à adopter les mêmes postures morales et à désigner leurs boucs émissaires respectifs : les pauvres, les migrants, les musulmans pour les uns ; les riches, les prolos blancs (ou hommes blancs cisgenres), les juifs pour les autres[4].
C’est pour cela que les droitards adoptent les mêmes réflexes de censure et de magistère moral que les gauchistes. C’est le wokisme de droite, qui partage les mêmes procédés, tout en en inversant les contenus. Le wokisme de droite est un conservatisme émotionnel et performatif, qui se donne les apparences de la dissidence, de la contre-culture, voire de la subversion, mais qui recycle les outils de la gauche morale (cancel culture, censure, dénonciation, panique morale, etc.) pour rétablir des normes anciennes qu’il érige en rempart contre le chaos supposé du monde moderne.
Prenons le cas de Marguerite Stern, ancienne militante Femen devenue icône de la « lutte contre l’effacement des femmes » par les personnes trans. Elle est souvent présentée comme emblématique de cette mutation idéologique où une posture initialement progressiste se trouve réinvestie dans un cadre identitaire et réactionnaire. Elle dénonce ce qu’elle qualifie d’« injonctions du lobby trans », affirme être victime de censure et d’exclusion de la part de milieux militants de gauche, et se présente comme persécutée pour ses opinions. Elle affirme désormais que la droite décrit mieux le réel que la gauche, comme si le monde pouvait se réduire à des récits concurrents, où chaque camp s’érige en seul détenteur du réel et disqualifie l’autre comme idéologique ou mensonger. Ses critiques à l’encontre des personnes trans et de l’immigration s’articulent à une lecture sécuritaire des droits des femmes.
Loin d’être un cas individuel, il s’agit d’un symptôme, celui d’un néoféminisme devenu réactionnaire, souvent analysé comme visant à préserver certains acquis culturels et sociaux hérités de Mai 68. C’est également ce qu’explique Gaël Brustier lorsqu’il parle d’hédonisme sécuritaire[5]. Ces courants défendent les droits individuels, l’avortement, l’euthanasie et la libéralisation sexuelle, donc un libéralisme culturel assumé, tout en étant opposés à l’immigration, à l’islam, au « wokisme » et favorables à l’Ordre. C’est ce qui éclaire les positions récentes du Rassemblement National, favorable à la légalisation de la prostitution et à la pornographie, illustrant un conservatisme compatible avec le libéralisme culturel dès lors qu’il est mis au service de l’Ordre.
On assiste ainsi à une guerre des récits, où chacun prétend incarner le BIEN. Le wokisme de gauche revendique la reconnaissance des minorités ; celui de droite revendique la réhabilitation d’une majorité blessée.
Sortir de la posture morale, c’est retrouver la politique : c’est cesser de vouloir sauver le monde par la vertu ou la pureté idéologique pour se donner les moyens d’une transformation réelle, fondée sur l’analyse des rapports matériels, de la production, de la répartition de la valeur ajoutée et des rapports de force concrets. À défaut, la guerre du BIEN continuera, pendant que le système qu’elle prétend combattre poursuivra tranquillement sa reproduction.
Nicolas Maxime