Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
En Europe et dans le reste du monde, la droite populiste dite « extrême droite » gagne les élections : il y a quelques années aux États-Unis, au Brésil, en Pologne, en Hongrie, en Autriche ; récemment en Italie, en Suède, désormais en Argentine et aux Pays-Bas, sûrement demain en France, en Allemagne, au Royaume-Uni, en Espagne… Partout, les mêmes causes produisent les mêmes effets.
Tout d’abord, les partis sociaux-démocrates, pour la plupart convertis au néolibéralisme, ne sont désormais plus perçus comme étant ceux de l’égalité et des travailleurs, mais comme les défenseurs des minorités et des immigrés. Le discours autour de l’intersectionnalité ou de l’immigration « no border », porté par certains politiciens et militants de gauche, est inaudible et a encore accentué le rejet d’une partie des classes populaires des zones périphériques et rurales. Dans son ouvrage Ceux qui restent, Benoît Coquard décrit une bande de jeunes du Grand Est sensibles au discours d’égalité sociale et de lutte des classes, mais qui rejettent le positionnement à gauche, au motif de la supposée fainéantise ou de la naïveté de ceux qui s’en réclament[1].
Les partis de gauche modérée, et même de gauche radicale, n’arrivent plus à parler aux classes populaires qui se reconnaissent désormais dans le discours de l’extrême droite du grand déclassement, comme l'a démontré Éric Maurin[2]. La « véritable » gauche a quasiment été effacée du corps électoral dans certains pays[3]. La gauche radicale doit surtout son score à Jean-Luc Mélenchon, quoi que l’on pense du leader de La France insoumise.
La diabolisation des mouvements nationalistes et identitaires par la gauche accentue encore le sentiment d’appartenance des classes populaires à l’extrême droite, car elles se sentent rejetées comme étant des « beaufs racistes ». La logique est implacable : plus on les diabolise, plus ils se victimisent ; plus ils se victimisent, plus ils séduisent des électeurs qui les perçoivent comme des partis antisystèmes.
Les électeurs, notamment issus des classes populaires, expriment des demandes de protection et de souveraineté. Ils croient les trouver dans les programmes des partis de droite populiste, car la gauche n’arrive plus à y répondre — alors même que cette droite populiste assure dans les discours, mais respecte dans les faits les traités et engagements pris au sein de l’Union européenne. C’est particulièrement visible sur la question européenne : les partis de gouvernement défendent une europhilie assumée, tandis que la gauche radicale continue de croire qu’il serait possible de modifier les traités et d’imposer une Europe sociale. Tant que la gauche ne proposera pas clairement de remettre en question la monnaie unique, le marché unique et le fonctionnement démocratique des institutions européennes, elle aura peu de chances de reconquérir ces électeurs.
L’extrême droite n’est qu’un symptôme de la destruction du commun à l’œuvre depuis quarante ans de politiques d’inspiration néolibérale : dépossession du travail, chômage de masse, désindustrialisation, destruction des services publics, remise en cause des droits sociaux… Elle n’est en aucun cas la maladie.
Le Rassemblement national n’est qu’un parti néolibéral dont la différence économique et sociale avec Emmanuel Macron tient à une feuille de papier de cigarette. Au lieu de diaboliser le RN et les autres partis d’extrême droite, la gauche ferait mieux de combattre le capitalisme financier et de démontrer que l’extrême droite contemporaine n’est que la version autoritaire du néolibéralisme. Friedrich Hayek n’affirmait-il pas : « Personnellement, je préfère un dictateur libéral à un gouvernement démocratique manquant de libéralisme[4] » ? Comme François Ruffin l’envisage, il faut construire une stratégie électorale capable de réunir à la fois les classes populaires des banlieues et celles des zones périphériques et rurales[5], car toutes subissent de plein fouet la précarisation induite par le capitalisme financier mondialisé.
À moins que les partis de gauche aient choisi de rester durablement minoritaires et de se contenter d’une opposition de façade entre néolibéraux progressistes fédéralistes et néolibéraux conservateurs nationalistes.
Nicolas Maxime
[1] Benoît Coquard, Ceux qui restent. Faire sa vie dans les campagnes en déclin, La Découverte, 2019.
[2] Éric Maurin, La Peur du déclassement : Une sociologie des récessions, Seuil, 2009.
[3] L'Italie est le cas le plus extrême, où le Parti Communiste a totalement disparu, laissant place à une gauche centriste urbaine.
[4] Dans un entretien, Hayek répond aux critiques sur son soutien apparent à un régime non démocratique : « Personnellement, je préfère un dictateur libéral à un gouvernement démocratique manquant de libéralisme. Ma préférence personnelle va à une dictature libérale plutôt qu'à un gouvernement démocratique dont le libéralisme est totalement absent. » . Source : El Mercurio, 12 avril 1981.
[5] François Ruffin, Je vous écris du front de la Somme, Les Liens qui libèrent, 2022.