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Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...

Total Énergies : mettre fin au pouvoir des multinationales pour sauver la démocratie et le climat

Après la parution en 2017 de l’ouvrage d’Alain Deneault, De quoi Total est-elle la somme ? Multinationales et perversion du droit[1], Mickaël Correia publie à son tour Le Mensonge Total. Enquête sur un criminel climatique[2]. Ces travaux invitent moins à un simple résumé qu’à une question centrale : que deviendrait Total Énergies si un gouvernement décidait réellement de reprendre la main sur les marchés financiers et les multinationales ?

Total Énergies n’est pas une entreprise ordinaire. Ce n’est pas seulement un groupe composé de 882 sociétés autonomes, actives dans plus de 130 pays[3], engrangeant près de 20 milliards d’euros de bénéfices nets tout en ne payant quasiment pas d’impôts en France[4]. C’est avant tout un acteur politique de premier plan, capable d’influencer les gouvernements afin que lois et réglementations servent ses intérêts. C’est aussi l’une des entreprises les plus polluantes de la planète, responsable d’environ 488 millions de tonnes d’émissions de CO₂[5].

Source : Tour TotalEnergies à Berlin, façade nord. Photo par Mukeber, via Wikimedia Commons (Domaine Public).

Trois options concrètes se dégagent pour reprendre le contrôle de ce type de multinationale, chacune comportant avantages et limites.

La nationalisation de Total Énergies permettrait à l’État d’en reprendre le contrôle, d’orienter rapidement la stratégie vers le développement des énergies renouvelables, d’organiser l’arrêt progressif des extractions pétrolières et gazières et de mettre en œuvre des politiques plus vertueuses avec les pays du Sud. Le principal obstacle reste le coût : avec une capitalisation boursière d’environ 150 milliards d’euros, l’indemnisation des actionnaires serait lourde[6].

La dissolution du groupe en plusieurs entités, sur le modèle des lois antitrust américaines qui ont permis le démantèlement de Standard Oil au début du XX siècle, aurait l’avantage de ne rien coûter au contribuable[7]. En revanche, une telle procédure serait longue et juridiquement incertaine.

La confiscation ou expropriation constitue une troisième voie, comme ce fut le cas pour Renault après la Seconde Guerre mondiale[8]. Le droit pénal permet la confiscation d’un bien ou d’une entreprise, à condition qu’une culpabilité pénale soit reconnue — hypothèse qui supposerait de qualifier juridiquement les pratiques de Total Énergies.

Quoi qu’il en soit, une solution devra être trouvée pour mettre fin à la domination de multinationales comme Total Énergies si l’on veut préserver à la fois la démocratie et les écosystèmes.

Les analyses d’Alain Deneault montrent comment l’état du droit et la complicité des États ont permis, légalement, à une multinationale de conspirer sur la fixation des cours du pétrole, le partage des marchés, la colonisation économique de l’Afrique, la collaboration avec des régimes officiellement racistes, la corruption de dictateurs et de responsables politiques, l’exploitation de dettes odieuses, la délocalisation d’actifs dans des paradis fiscaux, la pollution massive de territoires, ou encore la vassalisation de régimes théoriquement souverains. L’auteur documente notamment la mainmise sur les réserves sahariennes après l’indépendance de l’Algérie, l’appui à des régimes dictatoriaux au Gabon et au Congo-Brazzaville, le soutien au Biafra, le financement de la guerre civile en Angola, la collaboration avec l’apartheid sud-africain ou le recours au travail forcé en Birmanie.

Total Énergies n’est pas une société « française » : 72 % de son capital est détenu par des investisseurs internationaux. Elle n’obéit qu’à ses propres intérêts[9]. Les multinationales exercent ainsi un pouvoir normatif, faisant pression sur les États et exploitant les angles morts du droit international et national. Menacés par la fuite des investissements, les États adaptent leur cadre réglementaire au détriment des peuples et des écosystèmes. En modelant le droit de l’intérieur, ces entreprises donnent une apparence de légalité à des pratiques profondément destructrices. Deneault parle à ce titre d’un totalitarisme pervers et plaide pour la dissolution des multinationales.

L’histoire montre pourtant que d’autres voies sont possibles. Les lois antitrust américaines visaient précisément à limiter la puissance d’entreprises jugées capables de menacer l’organisation démocratique de la société. De même, remettre dans le giron public les entreprises relevant du bien commun — énergie, transports, télécommunications, banques, assurances — permettrait de réorienter l’économie vers l’intérêt général. Total Énergies redeviendrait alors ce qu’elle fut à l’origine : une entreprise publique.

Ni la seule décroissance, ni la seule sortie de l’Union européenne ne suffiront à préserver l’environnement et la souveraineté. Le premier objectif doit être la fin de la domination des multinationales.

 

Nicolas Maxime


[1] Alain Deneault, De quoi Total est-elle la somme ? Multinationales et perversion du droit, Rue de l’échiquier 2017.

[2] Mickaël Correia, Le Mensonge Total. Enquête sur un criminel climatique, Seuil, 2024.

[3] Alain Deneault, De quoi Total est-elle la somme ? Multinationales et perversion du droit, Rue de l’échiquier 2017.

[4] Le Monde, Total Énergies a réalisé plus de 21 milliards d’euros de bénéfices en 2023, les plus importants de son histoire, 7 février 2024

[5] Oxfam France, Total et le climat : les ressorts du greenwashing du géant pétrolier, mai 2021, rapport indiquant que Total Énergies émettait environ 488 millions de tonnes de CO₂ par an.

[6] TotalEnergies SE – Marché des actions et capitalisation boursière, données financières historiques montrant une capitalisation d’environ 137,7 milliards de dollars en février 2024, soit un ordre de grandeur équivalent à environ 150 milliards d’euros selon les fluctuations des marchés et des taux de change.

[7] Le cadre légal du démantèlement des monopoles s'appuie historiquement sur deux textes majeurs du droit américain : Le Sherman Antitrust Act (1890) et le Clayton Antitrust Act (1914).

[8] Par l'ordonnance du 16 janvier 1945, le Gouvernement provisoire de la République française a prononcé la nationalisation-sanction des usines Renault pour faits de collaboration. Contrairement à une nationalisation classique, cette procédure s'est faite par confiscation des actions de Louis Renault, sans indemnisation (ordonnance confirmée par la loi du 29 juillet 1946).

[9] TotalEnergies, Document d’enregistrement universel 2023, section 6.4 « Répartition de l’actionnariat », p. 325. Au 31 décembre 2023, la répartition géographique des actionnaires institutionnels est la suivante : Amérique du Nord (36,5 %), Europe hors France (28,2 %), Reste du monde (7,0 %). La France ne représente que 28,3 % du capital (dont 12,2 % pour les salariés et actionnaires individuels).

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