Je suis éducateur spécialisé depuis 2009. Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu profondément critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, Jean-Claude Michéa, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Naomi Klein...
Plongée dans l’œuvre pessimiste de Dany-Robert Dufour, qui analyse la diffusion du sadisme dans les technosciences, le capitalisme et les rapports sociaux contemporains.
Sadique époque qu’est la nôtre, comme le démontre Dany-Robert Dufour dans son excellent ouvrage éponyme, tant l’auteur parvient à mettre au jour, avec une rigueur théorique et une noirceur assumée, les ressorts d’une civilisation occidentale travaillée par la passion sadique. En s’appuyant sur de nombreuses sources philosophiques et psychanalytiques, l’auteur montre comment le sadisme s’est progressivement diffusé dans l’ensemble de la société.
En premier lieu, Dufour s’attarde sur la biographie du marquis de Sade en évoquant les épisodes de sa vie entre perversion et emprisonnement. Alors que d’autres personnages se sont illustrés à travers leurs méfaits dans l’histoire, comme Néron, c’est pourtant le marquis de Sade qui va durablement marquer l’Histoire par cette passion funeste et dévastatrice. C’est parce qu’il a laissé une trace durable avec ses œuvres, que son nom en est venu à désigner une pathologie : le sadisme.
Par la suite, Dufour démontre que le monde sadien a quitté les pages de la littérature interdite pour s'incarner dans la technoscience moderne : l’atome, le génome, l’intelligence artificielle. Avec les bombardements atomiques de Hiroshima et Nagasaki, le rêve de Sade de destruction de l’humanité a été réalisé. Cela ne s’arrête pas au nucléaire car le sadisme se déploie également dans l’accès au génome car l’homme ne se contente plus de transformer le monde mais de reprogrammer le vivant et l’humain, en contestant la différence des sexes, la filiation et l’importance des générations. Mais c’est à travers le transhumanisme, et plus encore le post-humanisme, que se déploie le fantasme sadien d’élimination de l’humain : le cerveau de l’Homme étant jugé déficient, lent et imparfait face au silicium, il est appelé à être remplacé par une intelligence prétendument supérieure. Ainsi, l’intelligence artificielle constitue sans doute l’aboutissement de cette passion sadique des technosciences dans la mesure où l’émergence d’une intelligence artificielle générale (IAG) pourrait devenir incontrôlable et, à terme, représenter une menace existentielle pour l’humanité.
Puis, Dany-Robert-Dufour analyse le rôle central des réseaux sociaux dans la diffusion d’un sadisme contemporain qui se fonde sur l’économie de l’attention. Il démontre que les réseaux sociaux fonctionnent sur une double jouissance. Tout d’abord, par la diffusion de contenus ultra-violents, négatifs et/ou clivants, ce qui encourage le côté pervers. Ensuite, la personne va réprouver ces contenus en adoptant une posture de réprobation morale. De plus, les algorithmes enferment leurs utilisateurs dans des bulles d’information. Ce phénomène de « bubble-isation » aboutit à des « ghettos de mêmes » où des groupes, partageant les mêmes opinions, vont se confronter à d’autres groupes, ayant des points de vue opposés. Chacun se définit par son identité, en privilégiant un discours non argumenté, ce qui suscite une polarisation accrue du débat. Il met ainsi en lumière une convergence inattendue entre deux camps présentés comme opposés : le trumpisme et le wokisme. Dufour soutient qu’ils sont en réalité des « frères ennemis », car tous deux participent d’un même rejet du logos et de l’universel et affaiblissent le commun, au profit de l’émotion et de la déraison.
Dufour va ensuite montrer comment ce sadisme se diffuse dans l’hyper-classe. Le lien est établi avec le capitalisme néolibéral qui serait, selon lui, un système sadique, dont Elon Musk incarne la figure emblématique. Il s’agit désormais de passer à un Marché total, entendu comme un nouveau type de totalitarisme, qui ne veut plus se contenter de soumettre l’État à sa volonté mais de l’abolir. Le but affiché est de transformer toute chose en marchandise, à commencer par la monnaie qui tend à perdre sa fonction d’échange pour devenir un objet de spéculation s’auto-reproduisant en dehors de l’économie réelle. Dufour va évoquer la nébuleuse libertarienne et l’influence du courant Dark Enlightenment, critique radicale de la démocratie, qui défend un darwinisme social assumé, dans lequel le pouvoir et la richesse doivent revenir aux plus forts. Ils veulent s’affranchir des règles collectives afin de remplacer le principe démocratique « un homme, une voix » par « un dollar, une voix ». Pour Dany-Robert Dufour, le trumpisme en constitue le point nodal, dont l’aboutissement serait, à terme, l’émergence d’un Quatrième Reich national-capitaliste, caractérisé par le suprématisme blanc, le masculinisme, la mise en œuvre d’un Lebensraum américain, un extractivisme illimité et la promotion de l’homme augmenté. Mais Dufour n’épargne pas non plus les pauvres, notamment en évoquant le lumpenprolétariat, aujourd’hui, incarné par la délinquance juvénile, dont la violence gratuite est motivée par une logique d’appartenance au clan.
Toutefois, et c’est là une limite notable de l’ouvrage, Dufour n’explore pas suffisamment l’un des lieux où le sadisme contemporain s’exerce avec le plus de violence quotidienne : le contrôle social. Par exemple, le conditionnement des minima sociaux, comme le RSA à des obligations d’activités professionnelles, relève de cette logique sadico-disciplinaire. Les chômeurs déjà fragilisés par leur situation et considérés comme des assistés doivent en plus subir de plus en plus de dispositifs de contrôle, d’obligations bureaucratiques et de sanctions, participant à une forme d’humiliation institutionnelle. Autre phénomène non évoqué par l’auteur. L’évolution sadique s’accompagne également d’une forme d’abêtissement généralisé de la population. On le voit notamment à travers les émissions de divertissement et de télé réalité plus abrutissantes les unes que les autres, la mise en scène quotidienne des influenceurs, les clowneries et le racolage intempestif des responsables politiques. Enfin, le pessimisme traverse Sadique Époque où l’auteur en conclusion doute qu’on puisse changer les choses. Or, Dufour oblitère tout un pan de la société civile : associations, économie sociale et solidaire, actions citoyennes où l’on tente de préserver une forme de décence commune[1]. C’est peut-être là, dans cette résistance à la logique de destruction, que se loge encore la possibilité de ne pas laisser Sade avoir le dernier mot, même s’il semble, pour l’instant, se marrer de la décadence de l’Occident.
Nicolas Maxime
[1] George Orwell, Le Quai de Wigan (1937) sur la Common Decency. Concept repris par Jean-Claude Michéa dans L'Empire du moindre mal, Climats, 2007.
► Dany-Robert Dufour, Sadique époque. comment en sommes-nous arrivés là ? , Le Cherche-Midi, 2025.