Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
Si l’on s’en tient à sa définition stricte, le parasite est un organisme animal ou végétal qui se nourrit aux dépens d’un organisme hôte d’une espèce différente, de façon permanente ou durant une phase de son cycle vital[1]. Dans sa version sociale, le parasite devient une personne vivant dans l’oisiveté, aux dépens d’autrui ou de la société[2]. Cette transposition du biologique vers le social implique déjà une hiérarchisation implicite entre ceux qui produisent et ceux qui seraient supposément inutiles. C’est précisément cette ambiguïté que met en scène le film Parasite de Bong Joon-ho[3].
Une famille pauvre réussit à s'infiltrer au service d’une famille richissime, déclenchant une série de mensonges qui va amener fatalement au drame. Thriller domestique basé sur l’humour noir, le film démontre que la violence est intrinsèque au système capitaliste et que la véritable fracture sociale est invisible mais surtout insurmontable. Il souligne également comment le système pousse les précaires à s’entre-déchirer pour les miettes laissées par l’élite.
Cette théorie du parasite rejoint inévitablement celle du bouc émissaire de René Girard[4]. Pour résoudre une crise sacrificielle, la société désigne des coupables sur lesquels retombent toutes les responsabilités. La différence réside ici dans l’ajout d’une dimension économique : l’accusation de vivre aux dépens des autres. Le philosophe Michel Feher montre ainsi que la société néolibérale serait clivée entre producteurs — ceux qui créent de la valeur par leur mérite — et parasites — qu’ils soient les assistés d’en bas ou les élites d’en haut[5]. Cette grille de lecture permet de comprendre comment la solidarité de classe a été progressivement brisée, en poussant les travailleurs à mépriser ceux qu’ils jugent « non méritants ». Le système valide alors l’exclusion sociale au nom d’une prétendue morale du travail.
Le parasite ultime dans la société néolibérale devient dès lors le précaire, que l'on imagine au RSA, profitant des autres et de la collectivité, issu d'une famille de « cassos ». Il constitue la cible idéale sur laquelle chacun peut désormais décharger ses frustrations et son ressentiment. L’avantage politique est double : disposer d’un bouc émissaire permanent tout en légitimant une série de mesures sadico-disciplinaires — bénévolat contraint, conditionnalité des aides, surveillance accrue (désormais algorithmique) — qui permettent d’expérimenter le contrôle social, préfigurant un crédit social généralisé à l’ensemble de la population.
C’est précisément là que le film de Bong Joon-ho devient pertinent. Derrière le terme de parasite se cache une opération de déshumanisation. En biologie, un parasite est un organisme que l’on élimine pour protéger celui dont il dépend. Traiter des êtres humains de parasites — qu’il s’agisse des chômeurs, des immigrés ou, à l’inverse, des rentiers — constitue souvent le premier pas vers la violence.
Dans Parasite, les pauvres volent des ressources, mais les riches parasitent tout autant le temps et le travail des pauvres pour maintenir leur confort. Personne n’est réellement autonome car chacun dépend de l’exploitation de l’autre. Le véritable parasite n'est ni la famille Kim, ni la famille Park, mais le système économique lui-même, qui survit en organisant la confrontation entre les classes. Les Kim tentent de devenir de « bons producteurs » — chauffeur, professeur, gouvernante — afin de quitter le sous-sol où ils vivent, mais le système finit malgré tout par les broyer. Le capitalisme apparaît alors comme un jeu à somme nulle où l’ascension des uns suppose toujours la chute des autres.
Là où Parasite met en scène un groupe qui lutte pour sa survie, le titre Suicide social du rappeur Orelsan, sorti en 2011, illustre la destruction mutuelle[6]. Le narrateur adopte successivement les points de vue de différents groupes sociaux, chacun percevant les autres comme responsables de ses difficultés. On peut interpréter cela comme un cycle de mépris généralisé, proche de ce qu’Emmanuel Todd décrit lorsqu’il analyse la rivalité entre classes dans les sociétés contemporaines[7]. Chaque groupe social développe ainsi sa propre grille morale et désigne un autre comme bouc émissaire, jusqu’à ce que le narrateur lui-même se retrouve acculé et en vienne à l’autodestruction. C’est la réalisation de la « guerre de tous contre tous » décrite par Jean-Claude Michéa[8], où la concurrence généralisée et le ressentiment détruisent les solidarités collectives et affaiblissent la décence commune.
Dès lors, une question demeure. Le rassemblement des classes populaires — tel qu’il avait momentanément émergé lors du mouvement des Gilets jaunes — est-il encore possible ? Ou assistons-nous déjà à un processus irréversible de division menant à l’effondrement définitif de l’Occident, condamnés, que nous sommes, à un affrontement final ?
Nicolas Maxime
[1] Voir Larousse, Dictionnaire de français.
[2] Ibidem
[3] Bong Joon-ho, Parasite (Gisaengchung), Corée du Sud, 2019.
[4] René Girard, Le bouc émissaire, Grasset, 1982.
[5] Michel Feher, Producteurs et parasites : L’imaginaire si désirable du Rassemblement national, La Découverte, 2024.
[6] Orelsan, « Suicide social », dans l’album Le Chant des sirènes, 7th Magnitude / Wagram Music, 2011.
[7] Emmanuel Todd, Les Luttes de classes en France au XXIᵉ siècle, Seuil, 2020.
[8] Jean-Claude Michéa, L’Empire du moindre mal. Essai sur la civilisation libérale, Climats, 2007.