Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
Il n’y a aucune raison valable de faire cette réforme des retraites. Les arguments avancés ne sont pas valables : ce sont des contre-vérités, réfutables point par point.
Argument n°1 : « Il n’y a pas d’autres alternatives viables que de reculer l’âge légal de départ à la retraite et d’allonger la durée de cotisation ». C’est l’argument le plus entendu, hérité de Margaret Thatcher : There is no alternative[1]. On ne pourrait pas faire autrement car ce serait la seule solution viable. Cet argument est totalement fallacieux. En admettant qu’il existerait un déficit impossible à maîtriser faisant peser une menace sur le système de retraite par répartition (voir argument n°2), il suffirait simplement d’augmenter de 0,8 point les cotisations sociales[2]. Rien d’insurmontable. En réalité, le gouvernement ferme volontairement le débat en imposant le recul de l’âge légal comme seule alternative, car l’enjeu réel est de faire accepter à la population la baisse des dépenses publiques et, notamment, la baisse relative de la part des retraites.
Argument n°2 : « Le régime de retraite par répartition est menacé car il sera déficitaire dans les années à venir ». Les projections du Conseil d’orientation des retraites (COR) font état d’un déficit limité, compris entre 0,5 et 0,8 point de PIB jusqu’en 2032 selon les scénarios[3]. Le COR souligne que ce déficit est en grande partie lié aux décisions de l’État : baisse du nombre de fonctionnaires, gel des salaires publics, ce qui réduit mécaniquement les cotisations retraite. Quatre scénarios sont étudiés, dépendant de la productivité, du chômage et de la contribution publique. Deux scénarios montrent même un retour à l’excédent. Le COR ne décrit donc aucun effondrement du système. Il alerte surtout sur la baisse du niveau relatif des pensions, conséquence directe des réformes successives (1993, 2003, 2010, 2014).
Argument n°3 : « Il y a de moins en moins de cotisants, il faut donc reculer l’âge légal pour maintenir le ratio actifs/retraités ». Cet argument paraît intuitif. Le ratio est passé de 3,8 cotisants pour un retraité en 1973 à environ 1,4 aujourd’hui[4]. Mais on oublie un élément central : la productivité par actif a été multipliée par 3,5 sur la même période[5]. Chaque actif produit aujourd’hui bien plus de richesses qu’au moment où la retraite à 60 ans a été instaurée. L’argument démographique ne tient donc pas. Si l’objectif était réellement d’augmenter le ratio actifs/retraités, il faudrait une véritable politique de l’emploi : investissements publics, transition écologique, réindustrialisation, partage du temps de travail, garantie d’emploi. Ce que le gouvernement ne fait pas, préférant radier les chômeurs et multiplier les emplois précaires.
Argument n°4 : « Allonger le temps de travail crée plus de croissance et plus d’emplois ». C’est l’argument le plus absurde, emblématique de la politique de l’offre. Depuis les 35 heures, les gouvernements successifs ont multiplié les dérogations. Les Français travaillent en moyenne 36,3 heures par semaine, contre 34,8 heures en Allemagne[6].
Le recul de l’âge légal à 62 ans en 2010, puis l’allongement de la durée de cotisation à 43 annuités n’ont produit aucun effet sur la croissance, qui n’a jamais atteint 3 % entre 2001 et 2020[7]. La croissance dépend de la demande et des carnets de commandes, pas de l’allongement du temps de travail. Travailler plus sans croissance crée du chômage et du sous-emploi. La seule solution est le partage du temps de travail.
Argument n°5 : « Tous les pays européens ont reculé l’âge légal bien plus tard que la France ». Cet argument est trompeur. En France, l’âge légal est de 62 ans, mais l’âge du taux plein sans décote est déjà 67 ans, comme dans la plupart des pays européens[8]. Dans plusieurs pays (Espagne, Italie), la retraite à taux plein est possible avec 35 années de cotisation. En Autriche, de nombreux dispositifs permettent des départs anticipés. En Allemagne, les décotes sont plus faibles[9]. Ce qui compte est l’âge moyen réel de départ, qui est de 63,9 ans en Europe contre 63 ans en France. La France se situe donc dans la moyenne européenne[10].
Argument n°6 : « La réforme n’est pas une recommandation de l’Union européenne et des marchés financiers ». C’est faux. La réforme des retraites figure explicitement dans les recommandations spécifiques par pays adressées à la France par le Conseil de l’Union européenne[11]. Dans le programme de stabilité transmis à Bruxelles, le gouvernement indique que la maîtrise des dépenses publiques repose sur des réformes structurelles, notamment la réforme des retraites. Avec l’interdiction du financement direct par la banque centrale, la France dépend des marchés financiers. Cette réforme vise à rassurer les investisseurs, éviter une dégradation de la note souveraine et ouvrir la voie à la capitalisation.
Le système de retraite par répartition n’est pas menacé par un déficit incontrôlable ni par la démographie. Il s’agit uniquement d’un CHOIX POLITIQUE et idéologique, dicté par la doxa néolibérale, les marchés financiers et les contraintes européennes. D’autres réformes sont possibles, plus justes et plus égalitaires : retraite à 60 ans, régime par annuités, élargissement de l’assiette des cotisations. Elles nécessitent des ressources supplémentaires, mais là encore, il s’agit d’un CHOIX POLITIQUE.
Nicolas Maxime
[1] Discours lors de la Conférence du Parti Conservateur, Brighton, 10 octobre 1980. C’est ici qu’elle martèle sa conviction qu’il n’existe aucune alternative au libéralisme économique (« There is no alternative »), slogan qui deviendra l'acronyme TINA.
[2] L’hypothèse d’une hausse de 0,8 point des cotisations d’ici 2027 est évoquée dans une analyse économique par Michaël Zemmour dans Alternatives Économiques.
[3] Conseil d’orientation des retraites (COR), Évolutions et perspectives des retraites en France – Rapport annuel, septembre 2022.
[4] INSEE, Cotisants, retraités et rapport démographique tous régimes, 2023.
[5] INSEE, Comptes nationaux – Productivité du travail (PIB par actif occupé, séries longues), 2023.
[6] Selon une synthèse des durées de travail en Europe (données Eurostat pour 2016), la durée habituelle hebdomadaire moyenne était d’environ 36,3 h en France et 34,8 h en Allemagne. Ces durées moyennes tiennent compte de l’ensemble des salariés, quel que soit le statut.
[7] Banque mondiale, GDP growth (annual %) – France. Les données montrent qu’entre 2001 et 2020, la croissance française n’a pas atteint durablement 3 %, hormis rebonds ponctuels post-crise.
[8] Service-public.fr., Âge de départ à la retraite dans le secteur privé.
[9] OCDE, Pensions at a Glance 2023.
[10] OCDE, Average effective age of labour market exit.
[11] Conseil de l’Union européenne, Recommandations spécifiques par pays adressées à la France, 2019–2023.