Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
En faisant un premier bilan de ce premier tour, on se rend compte que la France est désormais coupée en trois blocs électoraux de même proportion : un bloc social-écologiste, un bloc libéral et un bloc nationaliste identitaire, dont la sociologie diffère fortement selon l’âge, le territoire, les catégories socioprofessionnelles et les niveaux de revenus.
Le bloc social-écologiste (Jean-Luc Mélenchon, Yannick Jadot, Anne Hidalgo, Fabien Roussel, Philippe Poutou, Nathalie Arthaud) totalise 32,94 % des suffrages.
Le bloc libéral (Emmanuel Macron, Valérie Pécresse) totalise 32,63 % des suffrages.
Le bloc nationaliste identitaire (Marine Le Pen, Éric Zemmour, Nicolas Dupont-Aignan) totalise 32,28 % des suffrages[1].
Jean Lassalle est, quant à lui, inclassable. Il a probablement rassemblé des électeurs qui ne souhaitaient pas s’abstenir, des électeurs « sans chapelle », voire certains souverainistes, ce qui explique son score relativement élevé.
Sur le plan générationnel, les 18-34 ans ont très majoritairement voté pour Jean-Luc Mélenchon, les 35-59 ans ont donné leur préférence à Marine Le Pen, tandis que les plus de 60 ans ont voté majoritairement pour Emmanuel Macron.
Sur le plan territorial, les centres-villes ont voté Macron, les quartiers populaires ont majoritairement soutenu Mélenchon, tandis que Marine Le Pen a remporté les zones rurales et périurbaines.
Du point de vue socioprofessionnel, les cadres et les retraités ont voté en majorité pour Emmanuel Macron, les ouvriers et employés ont préféré Marine Le Pen, tandis que Jean-Luc Mélenchon arrive en tête chez les étudiants et les chômeurs.
Enfin, le vote Macron concerne principalement les hauts revenus et les hauts diplômés ; le vote Mélenchon agrège à la fois des hauts diplômés et des bas revenus ; les bas revenus faiblement qualifiés se sont davantage reportés vers Marine Le Pen[2].
On observe ainsi trois blocs électoraux relativement homogènes, reposant sur des sociologies très différentes.
La Ve République s’est historiquement construite sur l’opposition entre socialo-communistes et gaullistes, ce qui a conduit à un bipartisme structuré autour de deux grands partis de gouvernement : le Parti socialiste et le RPR, devenu par la suite l’UMP puis Les Républicains. Ces partis formaient des alliances stables : le PS avec le PC et les Verts au sein de la gauche plurielle, et le RPR/UMP avec l’UDF pour la droite.
Puis le Front National est arrivé à partir du milieu des années 80 comme poil à gratter, le vote FN était contestataire et ne représentait pas réellement un bloc homogène et cohérent. A partir de la reprise en main du FN par Marine Le Pen, la fille de Jean Marie, cette dernière a réussi à créer un véritable bloc nationaliste identitaire qui n’a cessé de monter depuis les différentes élections jusqu’à former une véritable force politique.
Le PS et l’UMP/LR qui se sont succédé successivement au gré des changements de majorité n’ont cessé de décevoir puisque loin d’incarner des alternances, leurs politiques se sont parfois révélées être similaires, notamment en ce qui concerne l’économie et la construction européenne. Cela a eu pour conséquence de regrouper les ailes les plus centristes en 2017 autour de la candidature d’Emmanuel Macron. Sa victoire a débouché sur un quinquennat brutal sur le plan social, des lois liberticides ont été mises en place notamment la loi Sécurité globale et le pass vaccinal. Sa politique d’extrême centre a polarisé deux pôles plus radicaux : la France Insoumise à gauche et le Rassemblement National à droite.
Conséquence directe de cette recomposition : le PS et LR ont obtenu moins de 7 % des suffrages en 2022, alors qu’ils représentaient plus de 55 % dix ans plus tôt[3]. Ces partis sont devenus principalement des formations de notables locaux.
Nous sommes donc passés d’une bipolarisation à une tripolarisation de la vie politique mais celle-ci a des conséquences puisqu’elle pourrait priver de majorité le futur gouvernement ou rendre quasi impossible les réformes entreprises par celui-ci car ce bloc serait toujours en minorité par rapport aux deux autres. Que ce soit Macron ou Le Pen qui seront élus à la fonction suprême le 24 avril, ils devront prendre conscience qu’il est urgent de réformer les institutions de la Ve République pour prendre en compte la coexistence de ces trois blocs, notamment par la mise en place de la proportionnelle ou du référendum d’initiative citoyenne.
Nicolas Maxime
[1] Ministère de l’Intérieur, Résultats officiels du premier tour de l’élection présidentielle 2022, 10 avril 2022 – Les pourcentages sont calculés en additionnant les suffrages exprimés pour chaque candidat composant le bloc.
[2] Public Sénat, Présidentielle : âge, profession, lieu de résidence… quel est le profil des électeurs, 11 avril 2022.
[3] Érosion du PS et de LR entre 2012 et 2022 : lors du premier tour de la présidentielle de 2022, Anne Hidalgo (PS) et Valérie Pécresse (LR) ont recueilli respectivement environ 1,7 % et 4,8 % des voix, soit moins de 7 % des suffrages cumulés ; dix ans plus tôt, lors de l’élection présidentielle de 2012, François Hollande (PS) et Nicolas Sarkozy (UMP, ancêtre de LR) avaient totalisé plus de 55 % des voix au premier tour.