Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
Jean-Luc Mélenchon voudrait augmenter la dépense publique de 250 milliards d’euros par an, soit environ 10 points de PIB supplémentaires[1]. « Vous vous rendez compte ? », s’indignent les libéraux. Selon eux, la France serait un paradis socialiste, le pays qui dépense et redistribue le plus. Augmenter encore la dépense publique mènerait à un désastre économique nuisant aux ménages et aux entreprises. Et, ultime caricature, ce programme serait impossible à financer : la France deviendrait un « Venezuela européen ».
Rien n’est plus faux que ces affirmations, et cela peut être démontré point par point.
Avant toute chose, ceux qui préfèrent parler d’« islamo-gauchisme », de « wokisme » ou d’« indigénisme » peuvent s’arrêter ici. Il ne s’agit que de défendre un programme économique contre les contre-vérités néolibérales diffusées dans les médias et sur les réseaux sociaux. Les sujets sociétaux n’ont pas leur place dans ce texte. Il s’agit moins de défendre une personne qu’un programme économique — un raisonnement qui pourrait d’ailleurs s’appliquer à d’autres programmes proches, mais c’est bien celui-ci qui est systématiquement attaqué dans les médias.
1. Dépense publique, socialisme et État-providence
Le niveau de dépense publique n’a rien à voir avec le socialisme, mais avec l’État-providence. Les éditorialistes néolibéraux confondent la socialisation des moyens de production et la répartition des revenus.
Dans un État socialiste, les autoroutes ne sont pas concédées à des entreprises privées, des secteurs entiers relèvent de monopoles publics « énergie, transports, télécommunications », voire, dans les versions les plus poussées, la banque ou l’agroalimentaire. La France de 1983 présentait d’ailleurs des traits bien plus proches du socialisme : près de 90 % du crédit était distribué par des banques publiques, et des groupes comme Saint-Gobain ou la Compagnie générale d’électricité étaient sous contrôle de l’État.
Il est pourtant parfaitement possible d’avoir un État soumis à l’économie de marché qui choisit une forte redistribution des revenus. C’est le cas des pays nordiques, dont l’économie est libérale mais la répartition des richesses très égalitaire.
2. Le faux calcul des 56 % du PIB
Affirmer que la dépense publique représente 56 % de la valeur ajoutée est trompeur. Cela reviendrait à dire qu’il ne resterait que 44 % du PIB au secteur privé. En réalité, la dépense publique n’est pas un prélèvement sur le PIB : elle est comparée à celui-ci. En appliquant la même logique, on pourrait conclure à une dépense privée équivalente à 200 % du PIB, ce qui est absurde[2].
L’écart avec d’autres pays de l’OCDE s’explique largement par la retraite par répartition et le système de santé, qui représentent environ 24 % du PIB et sont comptabilisés comme dépenses publiques en France, alors qu’ils relèvent en grande partie de dépenses privées ailleurs[3].
3. 250 milliards de plus… et alors ?
Il y aurait 250 milliards de dépenses publiques supplémentaires, et alors ? La question centrale n’est-elle pas la satisfaction des besoins de la population ?
Que la dépense publique représente 56, 66 ou 75 % du PIB importe peu en soi. La Suède — pourtant rarement qualifiée de pays « ruiné » — a atteint 70 % du PIB de dépenses publiques en 1993 sans sombrer économiquement[4].
La loi de Wagner montre d’ailleurs que la part des dépenses publiques augmente avec le niveau de vie : plus l’économie se développe, plus l’État investit dans les infrastructures ; plus le niveau de vie progresse, plus la consommation de biens « supérieurs » augmente — santé, éducation, culture, loisirs[5].
Depuis quarante ans, la stagnation ou la baisse de cette part dans l’OCDE a contribué à l’explosion des inégalités et à la montée des colères sociales. Renverser cette tendance devient une nécessité.
4. Le financement : une logique keynésienne
Le programme prévoit 50 milliards d’euros par an d’investissements publics pour la transition écologique, les infrastructures et la réindustrialisation. Il s’agit d’une relance keynésienne par l’investissement et la demande.
Pour John Maynard Keynes, l’investissement public augmente le revenu distribué, stimule la consommation, élargit les débouchés, accroît la production, puis les revenus — un mécanisme cumulatif. Les recettes fiscales générées viennent ensuite réduire, voire annuler, le déficit initial [6].
À l’inverse, la politique de l’offre appliquée depuis 1983 — baisses de cotisations, d’impôts sur les sociétés et d’impôts de production, privatisations — a surtout enrichi une minorité d’actionnaires, sans produire les effets promis sur l’investissement et l’emploi.
5. Dette, fuite des capitaux et inflation : des peurs infondées
L’argumentaire dominant évoque la fuite des capitaux, l’exode des « ultra-riches », l’endettement massif, la hausse des taux puis une inflation galopante. C’est un attrape-nigaud.
Les grandes fortunes pratiquent déjà l’évasion fiscale, y compris dans des pays moins imposés. Un État dispose d’outils juridiques pour taxer fortunes et multinationales sur son territoire.
Quant à la dette, près d’un quart de la dette publique française est détenu par la Banque de France : l’État se rembourse donc en partie à lui-même[7]. Les taux d’intérêt sont restés très faibles, même avec le retour de l’inflation. Et celle-ci provient avant tout de facteurs externes « énergie, matières premières », non de la relance.
Les politiques néolibérales ont préféré le chômage et le sous-emploi à l’inflation, produisant une précarité massive. À l’inverse, l’investissement public et la garantie d’emploi permettraient d’atteindre le plein emploi.
Limites et conditions de réussite
Ce programme comporte néanmoins des défis majeurs :
Ce programme n’est ni communiste ni socialiste. Il est même bien plus modéré que celui de 1981, qui prévoyait des nationalisations massives. Le niveau de dépense publique relève d’un choix politique, non d’une loi économique intangible dictée par une religion néolibérale.
Il est soutenu par de nombreux économistes, dont Gaël Giraud, et son volet investissement écologique a reçu l’appui de Jean-Marc Jancovici. On peut critiquer le personnage de Mélenchon, ses excès ou ambiguïtés, mais pas la cohérence économique de son programme — sauf à adhérer à l’idée, chère à Margaret Thatcher, qu’« il n’y a pas d’alternative »[8]. Il en existe pourtant.
Nicolas Maxime
[1] CNEWS, Présidentielle 2022 : Jean‑Luc Mélenchon dévoile le chiffrage de son programme, 12 mars 2022.
[2] Christophe Ramaux, La dépense publique est un précieux levier de croissance, Le Monde, 19 avril 2014.
[3] Calcul 2021 : 23 % du PIB pour retraites et santé. Sources : INSEE, Comptes des administrations publiques, avril 2022.
[4] Suède – Dépenses publiques (% du PIB), countryeconomy.com (données pour 1993).
[5] Adolph Wagner, Grundlegung der Politischen Ökonomie, 1883.
[6] John Maynard Keynes, Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Payot, 1936 (2012).
[7] D’après les données de l’Agence France Trésor et de la Banque de France, la Banque de France détenait près de 18 % de la dette publique française en 2021, notamment via les achats de titres réalisés dans le cadre des programmes de politique monétaire de l’Eurosystème.
[8] Discours lors de la Conférence du Parti Conservateur, Brighton, 10 octobre 1980. C’est ici qu’elle martèle sa conviction qu’il n’existe aucune alternative au libéralisme économique (« There is no alternative »), slogan qui deviendra l'acronyme TINA.