Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
Fabuleux Frédéric Farah à voir et à revoir sur Le Média, où celui-ci répète pour une énième fois ce que tous expliquent aux militants de gauche depuis des années, que ce soit la regrettée Coralie Delaume, David Cayla, Aurélien Bernier, François Boulo, Thomas Porcher, Jacques Sapir…, à savoir qu’aucune politique de gauche n’est possible au niveau économique et social en respectant les traités européens ou en restant dans le marché unique et la monnaie unique[1]. L’Europe sociale ne peut se faire si l’on n’obtient pas l’unanimité des 27.
Par exemple, pour améliorer la zone euro actuelle, il faudrait créer un budget commun conséquent correspondant au moins à 15 % du PIB annuel cumulé des 27. Ce budget commun pourrait régler les déséquilibres budgétaires et commerciaux entre les pays du Nord et du Sud, mais également financer la transition écologique. Cependant, ni l’Allemagne ni les Pays-Bas n’ont intérêt à le faire, car ils ne pourraient plus profiter de l’euro pour cumuler des excédents budgétaires et commerciaux — bien que l’inflation soit en train de changer la donne — et surtout, ils n’ont aucune envie de payer pour le Sud. Car le problème est là : le plan de relance Covid de 750 milliards d’euros, dont plus de la moitié était constituée de prêts, n’était pas à la hauteur des enjeux parce que les fourmis du Nord ne voulaient pas payer pour les cigales du Sud, à moins que ces dernières ne fassent des efforts par des réformes structurelles, d’où des prêts sous conditions[2]. Preuve en est que la solidarité européenne n’existe pas, n’a jamais existé et n’existera jamais.
De même, il faudrait changer le mandat de la Banque centrale européenne, dont le seul impératif actuel est de lutter contre l’inflation. Il faudrait avoir comme priorités la lutte contre le changement climatique et le chômage — et accessoirement le sous-emploi — qui sont les deux combats essentiels de notre époque. Or la BCE reste focalisée sur sa mission de protection des intérêts des rentiers. Et qu’est-ce qu’elle fait ? Elle augmente ses taux directeurs et rend ainsi le crédit beaucoup plus coûteux pour les ménages et les entreprises, mais également pour les États, notamment ceux du Sud, prenant ainsi le risque de provoquer une nouvelle crise de la zone euro, puisque les dettes publiques pourraient devenir insoutenables à terme avec la remontée des taux. Nous pourrions changer tout cela en mettant la BCE sous la tutelle du Parlement et en finançant directement les investissements nécessaires à la transition écologique, une forme de Green New Deal européen. Mais là encore, l’idéologie monétariste reste tenace. Nombreux sont ceux qui, malgré les années de quantitative easing, croient encore que l’augmentation de la masse monétaire provoque nécessairement de l’inflation. Quiconque le proposera recevra une fin de non-recevoir de la part des autres États membres et des institutions européennes.
On peut souhaiter une autre Europe, on peut l’exiger, mais on ne peut pas la décréter. Cela ne fait pas partie de notre champ de décision. On peut le regretter, mais l’important reste la lutte contre le néolibéralisme, pas la construction d’une Union européenne qui n’est qu’une entité supranationale aux compétences économiques et juridiques, et surtout qui n’est pas l’Europe.
De plus, si vous essuyez tous les refus de l’UE et que vous vous dites : « On va quand même essayer, à l’échelon français, de mettre en œuvre une politique de transition écologique et d’amélioration des services publics », dans le premier cas, il faudra emprunter pour mettre en œuvre cette planification écologique. Et les marchés, n’ayant aucun gain à faire dans cette politique, pourraient fixer des taux d’intérêt plus élevés, voire ne pas prêter à la France. Vous ne pourrez pas mobiliser la Banque de France, car les traités vous l’interdisent. Et dans le second cas, où vous voulez améliorer la situation des services publics et que vous décideriez d’augmenter les impôts des plus riches, vous vous exposeriez à la fuite des capitaux vers des paradis fiscaux, car le marché unique implique la libre circulation des capitaux.
En résumé, un gouvernement de gauche qui souhaiterait mener une politique économique et sociale de gauche en essayant de mettre en œuvre une Europe sociale que personne ne souhaite, ou en respectant le cadre des traités, serait obligé de revoir sa copie. Ce gouvernement ferait comme tous les autres avant lui : il se coucherait devant les institutions européennes et appliquerait à la lettre les recommandations du Conseil européen et de la Commission européenne.
Or, il existe une solution : la rupture avec les traités européens en inscrivant la supériorité du droit national par rapport au droit européen dans la Constitution. Cela pourrait se faire rapidement par voie référendaire. Ainsi, on obtiendrait de fait un Frexit juridique, la France n’étant plus obligée de respecter le droit européen si celui-ci contrevenait aux intérêts nationaux. Cela permettrait d’instaurer immédiatement un rapport de force avec les institutions européennes, qui pourrait être complété par le veto de la France ou la politique de la chaise vide, bloquant ainsi tout processus de décision au niveau européen. C’est dans ce cadre là seulement que l’on pourra espérer ouvrir un nouvel espace de négociations et de dialogue : passage de la monnaie unique à une monnaie commune, contrôle des capitaux, possibilité pour les banques centrales de financer directement les États… En somme, redonner de l’air aux États dans le cadre européen.
Nicolas Maxime
[1] Le Média, « FAKE STATE : QUAND L'ÉTAT DEVIENT L'ESCLAVE DU MARCHÉ », vidéo publiée le 13 mars 2021 ; Frédéric Farah, Fake State : l’impuissance organisée de l’État en France, H & O Éditions, 2020.
[2] L’Union européenne a adopté en juillet 2020 un plan de relance baptisé NextGenerationEU d’un montant de 750 milliards d’euros pour répondre à la crise due à la pandémie ; celui‑ci comprend une combinaison de subventions et de prêts aux États membres (environ 390 milliards de subventions et 360 milliards de prêts selon les accords initiaux) financés par un emprunt commun de l’UE.