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Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...

L’idéologie néolibérale : pourquoi l’échec ne suffit jamais à faire changer de cap

Pourquoi un gouvernement s’entête-t-il à mener des réformes qui ont déjà échoué ailleurs, ou à poursuivre des politiques désastreuses lorsqu’elles menacent des secteurs entiers de l’activité sociale ?

Premier exemple. Emmanuel Macron impose une énième réforme de l’assurance chômage visant à durcir l’accès aux indemnités, en s’inspirant des lois Hartz instaurées sous le mandat de Gerhard Schröder[1], et souhaite conditionner le RSA à des activités professionnelles sur le modèle du workfare anglo-saxon. Ces politiques ont été désastreuses partout où elles ont été mises en œuvre. Loin de conduire au plein emploi de qualité pour tous, elles n’ont engendré que misère et pauvreté pour leurs bénéficiaires. L’Allemagne est aujourd’hui en train de revenir sur les lois Hartz, et même les gouvernements américain et britannique commencent à remettre en question ces dispositifs. Pourtant, le gouvernement français décide de les appliquer, malgré les échecs documentés et les remises en cause observées depuis des années à l’étranger.

Second exemple. En 2004, la dotation globale de fonctionnement des établissements hospitaliers publics est remplacée par la tarification à l’activité — T2A. Les ressources ne sont plus allouées selon une enveloppe budgétaire fondée sur les besoins, mais déterminées par la nature et le volume des actes réalisés. En clair, ce sont désormais les recettes issues de l’activité hospitalière qui conditionnent les dépenses, et non l’inverse. Les conséquences ont été catastrophiques pour le secteur de la santé, entraînant les hôpitaux dans une course effrénée à la rentabilité. La T2A incite à produire toujours plus d’actes afin de générer des recettes. Elle favorise également certaines activités mieux rémunérées que d’autres, ce qui la rend inflationniste par nature. Toutes les missions ne sont pas valorisées de la même manière : les actes chirurgicaux sont bien financés, tandis que la prévention ou la prise en charge au long cours le sont très peu. En se spécialisant dans les activités rentables, l’hôpital public a progressivement délaissé d’autres missions essentielles, faillant ainsi à son rôle de service public.
Pourtant, malgré l’échec patent de la T2A et sa remise en cause quasi unanime par le corps médical, un mode de financement similaire a été étendu aux établissements médico-sociaux[2] et la T2A pourrait désormais s’appliquer à la psychiatrie. Après avoir fragilisé l’hôpital public, il faudrait donc poursuivre ce jeu de massacre dans la santé mentale et le médico-social.

On constate ainsi que, malgré les échecs répétés, le gouvernement ne modifie ni sa politique ni son modèle. Trois explications peuvent être avancées. La première est celle de l’incompétence et de l’ignorance : nous serions gouvernés par des responsables incapables de mesurer les conséquences concrètes de ces réformes. La seconde renvoie à la figure du politique gestionnaire, déléguant les orientations stratégiques à des think tanks ou à des cabinets de conseil — comme ce fut le cas avec McKinsey. Les gouvernants, sommés de « bien gérer » les dépenses publiques, s’en remettraient à des experts autoproclamés dont les recommandations convergent systématiquement vers la même logique comptable. Si ces deux hypothèses ne sont pas à exclure, la troisième paraît néanmoins la plus solide : l’explication est avant tout idéologique. Les dirigeants politiques ont été formés dans les mêmes écoles, ont évolué dans les mêmes milieux, proches des sphères patronales et financières, et ont intégré un même catéchisme économique. Ils adhèrent ainsi, presque mécaniquement, à l’idéologie néolibérale. Dès lors, malgré les échecs constatés ailleurs, malgré les effets pervers de dispositifs comme la T2A, il faut persévérer et aller toujours plus loin dans les réformes, quitte à provoquer de nouveaux désastres, car il n’existerait aucune alternative au néolibéralisme.

À la fin des années 1980, les dirigeants soviétiques, conscients de l’échec d’un modèle rongé par la bureaucratisation et la corruption, n’ont pourtant jamais remis en cause le communisme soviétique lui-même : ils ont exigé qu’on l’applique encore davantage. C’est exactement le même mode de raisonnement qui prévaut aujourd’hui. Vous pouvez proposer toutes les alternatives possibles — comme l’instauration d’une garantie d’emploi pour les chômeurs de longue durée en lieu et place du conditionnement du RSA — dès lors que vous sortez du cadre néolibéral, la proposition devient irrecevable. Remettre en question ce schéma de pensée, ce serait ouvrir la voie à une remise en cause du néolibéralisme lui-même, et donc du modèle économique appelé à s’imposer coûte que coûte, indépendamment de son efficacité réelle.

 

Nicolas Maxime


[1] Les « lois Hartz » désignent un ensemble de quatre réformes du marché du travail mises en place en Allemagne entre 2003 et 2005 sous le gouvernement de Gerhard Schröder dans le cadre de son Agenda 2010. Ces lois visaient à renforcer les incitations au retour à l’emploi, à restructurer l’agence pour l’emploi allemande, à promouvoir des emplois à bas salaire (« mini-jobs ») et à durcir les conditions d’accès aux indemnités chômage, notamment par la réduction de la durée d’indemnisation et des sanctions accrues pour refus d’offres raisonnables. Les réformes Hartz ont donc profondément modifié l’assurance chômage et les obligations des demandeurs d’emploi, inspirant ultérieurement des débats sur des politiques d’activation dans d’autres pays.

[2] SERAFIN-PH — Réforme de la tarification des établissements et services pour personnes handicapées, projet visant à adapter les modes de financement des ESSMS vers une logique plus proche de celle de la T2A, actuellement en expérimentation avant déploiement (2025) et souvent comparé à l’application de la tarification à l’activité au secteur médico-social.

 

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