Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
L'Europe. Le doux rêve des pères démocrates chrétiens ou sociaux-démocrates de fédérer une Europe meurtrie après-guerre s’est transformé peu à peu en cauchemar, l’Union Européenne est devenue une machine supra étatique à broyer les Etats-Nations et les peuples.
Ainsi, la Grèce a été sacrifiée en 2015 alors que son gouvernement élu choisissait de mettre en place une politique économique différente des orientations des institutions européennes[1]. Le système démocratique de l’Union Européenne est défaillant, le Parlement a peu de pouvoir. Il ne peut ni lever l’impôt, ni initier les directives, c’est-à-dire les lois européennes, et il est dirigé par des coalitions qui n’ont aucune cohérence politique. Depuis la signature de l’Acte Unique en 1986 et du traité de Maastricht en 1992, renforcé par celui de Lisbonne en 2007, on a assisté à la naissance d’une technocratie bruxelloise par le biais de la Commission Européenne et de la Banque Centrale Européenne. Des membres non élus mais nommés, influencés par les lobbys des multinationales et les marchés financiers, étant eux-mêmes parfois des anciens banquiers d’affaires, ordonnent aux Etats souverains les grands axes de leurs politiques monétaires, budgétaires et économiques.
Peut-il en être autrement ? Tous ceux, en particulier à gauche, qui rêvent d'une Europe sociale avec une harmonisation sociale ou fiscale ne connaissent pas l'influence qui domine la construction européenne depuis ses débuts. Il s'agit de l'ordo libéralisme, courant de pensée germanique, selon laquelle la mission économique de l'Etat est de créer et maintenir un cadre normatif permettant la concurrence libre et non faussée entre les entreprises[2]. L'aboutissement de l'ordo libéralisme fut l'instauration du marché unique et de l'euro, monnaie unique. La souveraineté monétaire des Etats ayant disparu, la liberté de circulation des capitaux, des biens, des services et des personnes étant établie, plus rien ne s'oppose à l'économie sociale de marché permettant de favoriser les entreprises au détriment des travailleurs. De plus, l'écart économique entre les différents pays de la zone euro font que soit l'Euro est une monnaie trop forte (France, Italie…), ou trop faible (Allemagne, Pays-Bas…), ce qui explique les écarts patents aux niveaux des excédents commerciaux ou des déficits commerciaux des uns et des autres, les dépenses des uns étant les revenus des autres.
Faut-il quitter l'Europe ? Pour les eurosceptiques, quitter l’Union Européenne nous permettrait de retrouver notre liberté et notre souveraineté monétaire. C'est vrai, mais quitter la zone euro pour retrouver le franc nous exposerait aux fluctuations du marché des changes et nous ne serions pas à l'abri d'attaques des marchés financiers et des spéculateurs contre le franc, sans compter la fuite des capitaux — et ce malgré la possibilité de contrôler à nouveau les capitaux — et les dévaluations successives de la devise, entraînant des conséquences catastrophiques pour l'économie sur le court terme, les risques d’inflation galopante étant connues. L’un des seuls avantages de l’euro a été de nous protéger des fluctuations du marché en tant que valeur refuge. De plus, quitter le marché unique ne se ferait pas d’un coup de baguette magique, il faudrait trouver de nouveaux accords commerciaux avec nos pays voisins pour lesquels nombre de nos TPE-PME exportent leurs stocks. Alors que faire ? Nous pourrions revenir à l'esprit gaullien de l'Europe des Nations. En effet, le général De Gaulle a toujours été sceptique quant à l'Europe fédérale promue par les pères de l'Europe, Jean Monnet et Robert Schuman. Le général a toujours refusé une union supranationale et plaidé pour une confédération d'Etats souverains limités à un certain nombre et indépendants sur le plan économique. Certains plaident pour transformer l’Union Européenne en une confédération plus démocratique, avec un Parlement fort et passer d’une monnaie unique à une monnaie commune. De nombreux économistes ont évoqué la possibilité du retour à une monnaie nationale, réservée aux transactions internes, l'euro étant réservé aux transactions internationales. Dans ce système, ce serait toujours à la BCE de réguler les taux de change des différentes monnaies nationales, ce qui poserait évidemment d’autres problèmes du moment que la banque centrale reste un organe indépendant de la volonté des Etats.
Mais voilà, « le ver est dans le fruit », il paraît probablement peu probable que cela arrive. Comme l’URSS en son temps, il y a peu de chances de changer un système vérolé et nourri par des dogmes idéologiques, et ce depuis sa création. Le souverainisme n’est pas un projet politique en soi, la souveraineté est un moyen d’action pour mener d’autres politiques économiques et sociales au plan national, ce qui n’empêche pas de vouloir un projet alternatif, alter européen. Le Frexit n’a aucun sens sur le plan politique si celui-ci se réalise seul. Pire, cela mettrait à dos une partie de l’UE contre nous alors que d'autres pays souffrent des politiques de l’UE comme l’Espagne, le Portugal, la Grèce ou l’Italie et pourraient se joindre à la création d’un nouveau projet. En effet, l’UE n’est pas l’Europe, c’est un ensemble juridico économique composé d’institutions et un marché régi par un ensemble de règles de droit.
Aucun projet politique, notamment de gauche, ne peut être réalisé à partir de l’Union Européenne, une Europe des Etats Nations ou encore moins une Europe sociale. Le seul moyen d’y parvenir, serait, comme l'avait envisagé Coralie Delaume[3], de dissoudre l’Union Européenne, par la négociation concertée avec les autres membres ou arrivant par hasard lors d’une nouvelle crise de la zone euro ou d’un grave choc financier. Nous pourrions repartir de zéro et reconstruire avec ceux qui le souhaitent une Europe de la solidarité entre les Nations et les peuples et non une Europe des marchés financiers et de la libre concurrence. Cela pourrait être un véritable projet pour la gauche (et notamment La France Insoumise), au lieu d'hésiter entre Plan A, Europe sociale — dont le projet serait impossible à mettre en œuvre dans le cadre institutionnel et juridique actuel — et Plan B, axé sur la désobéissance mais dont on ne connaît pas les ressorts et l'issue finale.
Nicolas Maxime
[1] Le 5 juillet 2015, le gouvernement grec dirigé par Alexis Tsipras organise un référendum demandant aux citoyens s’ils acceptent les conditions du plan d’aide proposé par la Commission européenne, la Banque centrale européenne et le FMI. Le « non » l’emporte largement avec 61,3 % des voix, rejetant les mesures d’austérité associées au plan de sauvetage. Euronews, Référendum grec : un “non” massif aux créanciers, 5 juillet 2015.
[2] L’ordolibéralisme est une école de pensée économique allemande développée dans les années 1930 par des économistes comme Walter Eucken. Elle considère que l’État doit établir un cadre juridique strict garantissant la concurrence entre les entreprises, mais ne doit pas intervenir directement dans l’économie. Cette pensée a fortement influencé le modèle économique européen et la notion d’« économie sociale de marché ».
[3] Coralie Delaume, Le couple franco-allemand n’existe pas, Michalon, 2018.