Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
Emmanuel Macron a une idée fixe et simpliste sur laquelle il ne cesse de revenir depuis cinq ans, à tel point qu’elle vire à l’obsession : celle de l’assistanat. L’assistanat, c’est ce néologisme inventé par les néolibéraux pour tenir les pauvres pour responsables de leur situation. La logique néolibérale fait de la responsabilité individuelle un postulat de base. En effet, chaque individu serait doté d’un libre arbitre lui permettant de penser et d’agir librement. Peu importe l’environnement social ou le contexte familial dans lequel il aurait évolué, il serait responsable et devrait assumer ses actes. Les pauvres auraient donc choisi de le devenir et devraient en assumer les conséquences. Pour cela, ils ne devraient pas profiter indéfiniment de la solidarité sans faire la preuve de leur bonne volonté.
La théorie de l’assistanat a un avantage : elle permet d’éviter de remettre en question le système économique, dont la responsabilité ne pèse plus sur les responsables politiques, les multinationales ou les ultra-riches, mais sur les plus précaires. Ce discours culpabilisant et moralisateur s’est largement diffusé dans les médias et les partis politiques, allant d’une partie de la gauche jusqu’au RN, et a même fini par atteindre les couches populaires, notamment les travailleurs précaires, dont une partie est désormais persuadée que ses difficultés sont causées par ceux qui vivent au crochet de l’État.
Chacun a déjà entendu cette fameuse légende urbaine de familles vivant des aides sociales qui achèteraient des écrans plats ou partiraient en vacances grâce à la solidarité nationale. « Des profiteurs du système », « des cas sociaux », « des parasites » : voilà ce que l’on entend quotidiennement en famille, au travail ou dans les transports en commun. Pourtant, peu de personnes se demandent ce que ressentent les bénéficiaires des minima sociaux : l’humiliation de devoir attendre chaque début de mois une aide de la CAF, le sentiment d’être inutile pour la société, la nécessité de compter chaque centime pour survivre. Il est d’ailleurs faux d’affirmer que les bénéficiaires du RSA ne travaillent pas, puisque près de 75 % d’entre eux exercent au moins une activité salariée de moins de six mois dans l’année[1]. Personne ne « profite » avec 500 euros par mois. Même les familles cumulant RSA et allocations familiales ne font, au mieux, que survivre.
Sait-on combien de personnes au RSA ou au chômage mettent fin à leurs jours ou tentent de le faire par désespoir de ne plus entrevoir de solutions ? Sait-on combien de personnes sans domicile fixe meurent chaque année dans la rue faute d’hébergement d’urgence par le 115[2] ? On n’interroge pas non plus suffisamment les travailleurs sociaux ni les associations d’aide aux plus démunis qui accompagnent ces publics. Pire encore, leurs budgets diminuent d’année en année, rendant leurs missions toujours plus difficiles.
Emmanuel Macron prévoit une nouvelle série de réformes visant à accentuer la pression sur les pauvres et les chômeurs, notamment par la modulation des indemnités chômage en fonction de la conjoncture économique et par le conditionnement du RSA à des activités dites professionnelles.
Ce type de politiques a déjà été mis en œuvre dans les pays anglo-saxons lors de la révolution conservatrice menée dans les années 1980 et 1990 par Thatcher puis Blair au Royaume-Uni, et par Reagan puis Clinton aux États-Unis, ainsi qu’en Allemagne entre 2003 et 2005 sous le mandat de Gerhard Schröder, avec les lois Hartz[3]. Aux États-Unis, les administrations Reagan et Bush ont déclaré la guerre au Welfare State en construisant la figure de la « Welfare Queen », caricature racialisée et stigmatisante d’une femme pauvre vivant prétendument de l’assistance sociale. Cette logique aboutit en 1996, sous la présidence de Clinton, à la transformation de l’AFDC (Aid for Families with Dependent Children) en TANF (Temporary Assistance for Needy Families), instaurant le workfare : le travail obligatoire en échange de l’allocation. Les résultats ont été sans appel : explosion des inégalités, hausse de la pauvreté et généralisation de la précarité salariale.
Emmanuel Macron s’inscrit pleinement dans cette logique. Les chômeurs et les bénéficiaires du RSA seraient, selon lui, responsables de leur situation et refuseraient d’occuper des emplois non pourvus. Pourtant, avec près de six millions de demandeurs d’emploi pour environ 400 000 offres vacantes[4], l’argument ne tient pas. Rien n’est dit sur la dégradation des conditions de travail, notamment à l’hôpital public, ni sur les salaires indignes dans la restauration ou l’hôtellerie. Rien non plus sur l’absurdité d’un système où les métiers essentiels à la cohésion sociale sont sous-payés, tandis que des emplois improductifs et surrémunérés prospèrent.
Le système néolibéral est à bout de souffle. La perte de sens du travail, accentuée par la crise sanitaire, a conduit à une remise en question profonde du rapport à l’emploi. Aux États-Unis, cette dynamique a pris la forme de la « Grande Démission », phénomène désormais observable dans l’ensemble des pays occidentaux. Les individus ne veulent plus seulement un emploi, mais un travail porteur de sens, quitte à accepter une baisse de revenus. Cette évolution explique aussi la montée du travail indépendant et la multiplication des micro-entreprises.
Les réformes de l’assurance chômage et du RSA n’apporteront aucune solution à ces enjeux. Elles risquent au contraire d’aggraver la situation des personnes les plus éloignées de l’emploi, notamment les chômeurs de longue durée. Pour ces publics, l’État pourrait proposer une garantie d’emploi, sous la forme d’un CDI rémunéré au SMIC dans une association ou une entreprise d’insertion, plutôt que des activités occupationnelles sans perspectives, indemnisées à hauteur de 500 euros par mois.
Les pauvres et les chômeurs ne profitent pas de la solidarité nationale. Ils sont les victimes d’une idéologie, le néolibéralisme, qui les maintient dans la précarité tout en les rendant responsables de leur situation aux yeux de la société. Comme le résumait Olivier Besancenot : « On vit dans un monde où ceux qui gagnent 150 000 euros par mois en exploitant les autres arrivent à convaincre ceux qui vivent avec 1 500 euros que la cause de leurs problèmes, ce sont ceux qui vivent avec 500. »[5]
Nicolas Maxime
[1] Selon la Caisse nationale des allocations familiales (CNAF, 2020), près de 75 % des allocataires du RSA ont exercé au moins une activité salariée de moins de six mois au cours de l’année, ce qui montre que la majorité des bénéficiaires ne sont pas inactifs.
[2] En France, au moins 620 personnes sans domicile fixe sont mortes dans la rue ou en hébergement précaire en 2021, d’après le rapport du Collectif Les Morts de la Rue, qui recense ces décès depuis 2012.
[3] Les réformes Hartz, mises en place sous le chancelier allemand Gerhard Schröder entre 2003 et 2005 dans le cadre de l’Agenda 2010, ont profondément transformé l’assurance chômage et le marché du travail en Allemagne, en introduisant une logique d’activation et en restructurant les indemnités et les aides sociales.
[4] En France, plus de 6 millions de demandeurs d’emploi étaient inscrits à Pôle emploi toutes catégories confondues en 2021, tandis que le nombre d’offres d’emploi effectivement diffusées restait inférieur à 400 000 postes vacants enregistrés par an, révélant un important déséquilibre entre la demande et l’offre sur le marché du travail.
[5] Olivier Besancenot, On n’est pas couché, France 2, 3 mars 2018.