Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
Lorsqu’on analyse le programme des partis de gauche et désormais celui de l’alliance NUPES, on constate que les revendications sont sensiblement les mêmes qu’en 1981 : augmentation des salaires, et notamment du salaire minimum, avancement de l’âge de la retraite, réduction du temps de travail, hausse du nombre de fonctionnaires et moyens supplémentaires alloués aux services publics, voire nationalisations.
L’un des problèmes idéologiques de la gauche, outre les impasses liées à l’Union européenne et à la laïcité, ne viendrait-il pas de son programme social ? Bien entendu, il ne s’agit pas d’affirmer que ces revendications ne sont pas légitimes — en particulier pour les salaires et les services publics — mais de constater que la gauche a renoncé à l’utopie. En 1936, le Front populaire a instauré les congés payés et les 40 heures, ce qui constituait une révolution dans le monde du travail. Pour la première fois de l’histoire, en France, était institué le droit au congé et au repos. Lors de la Libération, le Conseil national de la Résistance a créé le régime général de la Sécurité sociale pour couvrir les besoins des travailleurs en matière de vieillesse, de famille et de maladie.
Concrètement, la gauche ne s’inscrit plus que dans l’amélioration des droits sociaux existants ou dans une posture défensive lorsqu’il s’agit de s’opposer aux réformes néolibérales.
Il existe pourtant une profusion d’intellectuels de gauche, qu’ils soient considérés comme communistes ou sociaux-démocrates, qui ont imaginé des mesures novatrices. Ainsi, Bernard Friot a proposé le salaire à vie, mesure radicale fondée sur la qualification personnelle de chaque individu et sur la socialisation de la richesse produite par le biais de la cotisation sociale[1]. Différentes organisations de la société civile portent également le projet d’une Sécurité sociale de l’alimentation, consistant à verser 150 euros à chaque Français afin de leur permettre d’acheter des produits alimentaires sains et durables auprès de producteurs locaux conventionnés. Paul Ariès fait quant à lui l’éloge de la gratuité et suggère d’étendre ce qui a été mis en place pour l’éducation et la santé à d’autres services de base : logement, énergie, eau, transports, restauration collective ou télécommunications[2]. Thomas Piketty avance l’idée d’un héritage universel de 120 000 euros versé à l’âge de 25 ans à chaque Français[3]. Les économistes de la théorie monétaire moderne (MMT) défendent, de leur côté, la mise en place d’une garantie d’emploi universelle afin d’enrayer durablement le chômage[4].
Toutes ces propositions sont plus ou moins discutables, mais il est frappant qu’aucun parti politique de gauche ne les ait réellement reprises lors des élections présidentielles, puis législatives. La France insoumise a bien évoqué une garantie d’emploi pour les chômeurs de longue durée, mais cette proposition n’a pas été mise en avant autant que l’augmentation du SMIC ou le retour à la retraite à 60 ans. En 2017, Benoît Hamon avait pourtant réussi à ouvrir un véritable débat avec la proposition du revenu universel — bien que cette mesure soit, en réalité, largement inspirée d’une idée néolibérale. De nombreux observateurs lui avaient reproché le caractère utopique de son projet. Mais précisément, que peut proposer la gauche si ce n’est la réalisation d’utopies ? Les congés payés, les 40 heures, la Sécurité sociale, la retraite ou l’assurance chômage ont tous été perçus comme des utopies à leur époque. Qui s’en plaint aujourd’hui ?
En définitive, la gauche ne semble plus proposer de projet social véritablement novateur depuis les années 1980. Les partis politiques se sont recentrés sur les droits des minorités, d’où la prééminence des questions de société au détriment de la question sociale depuis près de quarante ans.
Elle ne fait plus rêver comme ce fut le cas de la crise de 1929 à la fin des Trente Glorieuses. Si la gauche souhaite reconquérir les classes populaires et regagner les élections, il lui faudra repenser le socialisme, renouer avec l’utopie et proposer de nouvelles mesures sociales capables de faire advenir de nouveaux Jours heureux[5].
Nicolas Maxime
[1] Bernard Friot, L’enjeu du salaire, La Dispute, 2012.
[2] Paul Ariès, Gratuité versus capitalisme : Des propositions concrètes pour une nouvelle économie du bonheur, Larousse, 2018.
[3] Thomas Piketty, Capital et idéologie, Seuil, 2019.
[4] Pavlina R. Tcherneva, La garantie d’emploi. L’arme sociale du Green New Deal, La Découverte, 2021.
[5] Programme du Conseil National de la Résistance, Les jours heureux, 15 mars 1944.