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Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...

La « valeur travail » selon le néolibéralisme : une imposture et un mépris de classe

Rien ne serait plus comique que d’observer les néolibéraux se poser en défenseurs de la « valeur travail » si ces derniers n’avaient pas, depuis près de quarante ans, contribué à annihiler le travail en dégradant profondément les conditions des prolétaires. Il s’agit bien d’un nouvel affront et d’un mépris de classe assumé de la part de l’aristocratie financière envers celles et ceux qui n’ont que leur force de travail comme source de revenus. Entendre Emmanuel Macron ou Nicolas Sarkozy évoquer la revalorisation du travail relève ainsi d’une forme de cynisme : une situation comparable à celle où Pablo Escobar ou John Gotti avaient demandé qu’on applique des peines plus lourdes pour les dealers de drogue et les gangsters.

Depuis la fin des années 1970 et la mise en œuvre des politiques néolibérales par Margaret Thatcher et Ronald Reagan, politiques ensuite poursuivies par l’ensemble des pays membres de l’OCDE — gouvernements de gauche et de droite confondus —, des stratégies de flexibilisation du marché du travail ont été généralisées. Elles ont donné naissance à des formes d’emplois ultra-précaires : mini-jobs en Allemagne, contrats zéro heure au Royaume-Uni, CDD et temps partiels contraints en France. Ces dispositifs ont provoqué une augmentation massive du nombre de travailleurs pauvres. Dans le même temps, les licenciements ont été facilités et les conditions d’indemnisation des chômeurs durcies, notamment en Allemagne avec les lois Hartz[1] et en France avec les lois Travail et la réforme Pénicaud de l’assurance chômage.

À cela s’ajoute l’émergence de ce que l’anthropologue David Graeber a nommé les bullshit jobs — que l’on peut traduire par « jobs à la con »[2]. Ces pseudo-métiers, souvent surpayés, occupés par des consultants, experts en marketing, avocats d’affaires, fiscalistes ou lobbyistes, sont largement improductifs. Nombre de ceux qui les exercent passent l’essentiel de leur temps en réunions, à lire des courriels ou à produire des rapports et tableaux PowerPoint, au point que certains finissent par sombrer dans un profond sentiment d’inutilité, parfois jusqu’à la dépression.

La mondialisation, couplée à la libre circulation des capitaux et des marchandises, a également mis en concurrence directe les ouvriers et employés des pays industrialisés avec ceux des pays en développement. Cette dynamique a accéléré la désindustrialisation et la tertiarisation — voire la financiarisation — des économies des pays riches, avec pour conséquences des délocalisations massives et du chômage de masse. Dans le même temps, elle a favorisé l’émergence de nouvelles formes d’exploitation proches d’un esclavage moderne dans les pays les plus pauvres, notamment en Asie du Sud-Est. À l’intérieur même des États, la concurrence est organisée entre travailleurs précaires et migrants, certaines entreprises exploitant sans scrupules la misère des sans-papiers travaillant au noir ou sous de fausses identités.

À cette dégradation s’ajoute la destruction méthodique des métiers de la fonction publique — enseignants, soignants, chercheurs — dont la mission première tend désormais à se réduire à la production de justificatifs administratifs destinés à légitimer leur rémunération, au détriment de l’exercice même de leur profession.

Tout cela s’est accompagné d’une nouvelle organisation du travail autour d’un management moderne déshumanisé et aliénant appliqué autant dans le secteur privé que public. Des objectifs inatteignables et des injonctions contradictoires sont imposés aux salariés, générant perte de sens, burn-out, harcèlement managérial et sentiment permanent de faire toujours plus avec moins.

L’horizon désormais promu par les néolibéraux est celui du capital humain, concept développé par Gary Becker, économiste de l’école de Chicago proche de Milton Friedman[3]. Il s’agit de considérer chaque individu comme un entrepreneur de lui-même, chargé d’accumuler compétences et connaissances afin d’augmenter sa productivité et ses revenus futurs. Loin d’émanciper les travailleurs, le développement récent du micro-entrepreneuriat et de l’uberisation a réactivé le travail à la tâche du XIX siècle, et mis en perspective la faiblesse des rémunérations, la fragilité de la protection sociale, l'absence de perspectives professionnelles et les risques physiques et psycho-sociaux subis par les travailleurs des plateformes.

Pour les néolibéraux, le travail n’est qu’une variable d’ajustement, une simple ligne comptable sur une fiche de paie. Les salaires deviennent des « coûts salariaux », les cotisations sociales des « charges ». La préférence des néolibéraux va à la rente, au profit et à la compétitivité et non au travail. Si les entreprises du numérique cherchent tant à accélérer l’automatisation et la robotisation afin de remplacer l’activité humaine, c’est avant tout pour maximiser leurs profits en éliminant les coûts salariaux et ôter aux salariés tout rapport de force puisque les robots, eux, ne font jamais grève.

Loin de l’image qu’ils cherchent à imposer en se proclamant défenseurs du travail, les néolibéraux ont, dans les faits, organisé sa mise à mort progressive. Le capitalisme financier n’a produit qu’une dépossession du travail, sa dévalorisation et une mise en concurrence généralisée des travailleurs entre eux.

 

Nicolas Maxime


[1] Les « lois Hartz » désignent un ensemble de quatre réformes du marché du travail mises en place en Allemagne entre 2003 et 2005 sous le gouvernement de Gerhard Schröder dans le cadre de son Agenda 2010. Ces lois visaient à renforcer les incitations au retour à l’emploi, à restructurer l’agence pour l’emploi allemande, à promouvoir des emplois à bas salaire (« mini-jobs ») et à durcir les conditions d’accès aux indemnités chômage, notamment par la réduction de la durée d’indemnisation et des sanctions accrues pour refus d’offres raisonnables. Les réformes Hartz ont donc profondément modifié l’assurance chômage et les obligations des demandeurs d’emploi, inspirant ultérieurement des débats sur des politiques d’activation dans d’autres pays.

[2] Le bullshit job est une expression anglaise qui se traduit généralement par « travail inutile » ou « emploi à la con ». Il se caractérise par un emploi qui ne sert à rien, où la personne qui l’exerce peut ressentir de la frustration ou une forme d’aliénation. En d’autres termes, le salarié n’aurait pas l’impression de contribuer activement à la société, car son travail et ses tâches quotidiennes en entreprise sont vides de sens. David Graeber, Bullshit Jobs, Les liens qui libèrent, 2018.

[3] Gary Becker, Human Capital: A Theoretical and Empirical Analysis, with Special Reference to Education, 3 édition, University of Chicago Press, 1993.

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