Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
Les partisans du revenu universel affirment que cette mesure serait révolutionnaire et permettrait de se libérer du travail, de rémunérer les tâches non prises en compte dans le PIB, de se consacrer à des activités artistiques, au bénévolat et au temps libre, sans avoir à entreprendre des démarches fastidieuses pour percevoir des aides sociales. Ainsi, personne n’aurait à se soucier du lendemain, l’État garantissant le versement d’une somme sans condition.
En outre, le revenu universel assurerait une simplification administrative, en remplaçant de nombreuses prestations sociales dont la gestion nécessite des moyens importants (personnels chargés de traiter les dossiers et de lutter contre les abus).
Dans sa version de gauche humaniste et écologiste, influencée par le philosophe André Gorz[1], certains proposent l’instauration d’un revenu universel (RU) de 1 000 euros par mois, comme Baptiste Mylondo[2]. Pour financer un tel revenu versé à 53 millions d’adultes, il faudrait débourser 636 milliards d’euros par an et augmenter la CSG de 44 points[3]. Autrement dit, ce dispositif apparaît comme financièrement irréalisable.
Reste la version d’un RU au niveau du RSA, soit environ 500 euros. Toutefois, ce montant ne permettrait pas à ses bénéficiaires de s’émanciper, contrairement aux objectifs affichés par les partisans de gauche du revenu universel. Cette version minimaliste est en revanche soutenue par des figures néolibérales comme Gaspard Koenig[4], et l’a également été par Christine Boutin ou Nathalie Kosciusko-Morizet. Elle consisterait en une simplification sociale et fiscale : l’impôt sur le revenu serait remplacé par une flat tax (impôt proportionnel), tandis que le RSA et la prime d’activité seraient fusionnés dans un revenu universel unique.
La première version apparaissant impossible à mettre en place et la seconde étant jugée insatisfaisante par une partie de la gauche, une troisième voie est alors avancée : celle d’un revenu de base sous conditions. Benoît Hamon, Yannick Jadot et Sandrine Rousseau ont ainsi proposé un revenu de base compris entre 600 et 850 euros par mois, sous conditions de ressources jusqu’à un certain seuil de revenus. À titre de rappel, Dominique de Villepin, pourtant connu pour avoir défendu le contrat première embauche (CPE), avait formulé une proposition comparable dès 2012.
En réalité, cette troisième version correspond à la logique de l’impôt négatif théorisée par Milton Friedman, l’un des principaux penseurs du néolibéralisme. Dès les années 1960, l’économiste américain développa l’idée d’un impôt sur le revenu négatif[5]. Le principe est simple : à partir d’un certain seuil de revenu imposable, l’État verse un crédit d’impôt correspondant à une fraction de l’écart entre le revenu effectivement perçu par le foyer et ce seuil.
À titre d’exemple, si le seuil d’imposition est fixé à 30 000 dollars et que le foyer perçoit 25 000 dollars, un taux de 50 % appliqué à la différence de 5 000 dollars conduirait à un versement de 2 500 dollars. L’impôt négatif fonctionne ainsi comme un miroir de l’impôt « positif ». Milton Friedman soulignait d’ailleurs qu’« il serait malsain de concevoir l’impôt négatif comme venant s’ajouter à tout ce qui existe ». L’objectif est au contraire de supprimer et de simplifier de nombreux programmes sociaux existants, afin de réduire les coûts de gestion administrative.
Dans ce cadre, les entreprises n’auraient plus à se préoccuper de revaloriser les salaires, le revenu de base venant compléter automatiquement des rémunérations faibles. Ce mécanisme favoriserait également l’essor de la micro-entreprise et de l’uberisation, en considérant que chacun disposerait, quoi qu’il arrive, des moyens minimaux d’assurer son existence.
Le revenu de base sous la forme d’un impôt négatif apparaît ainsi comme un dispositif conforme à une logique néolibérale. Dès lors, une question se pose dans le débat public : pourquoi certaines figures politiques qui défendent prioritairement un emploi digne et correctement rémunéré sont-elles parfois qualifiées de « droitières », tandis que les promoteurs d’un revenu de base inspiré de l’impôt négatif de Milton Friedman ne sont pas systématiquement analysés comme porteurs d’une vision néolibérale, alors même que ce mécanisme s’inscrit pleinement dans ce cadre idéologique.
Nicolas Maxime
[1] André Gorz, Métamorphoses du travail : Critique de la raison économique, Galilée, 1988.
[2] Baptiste Mylondo, Un revenu pour tous : Précis d’utopie réaliste, Utopia, 2010.
[3] Calcul : 1 000 € par mois × 12 mois = 12 000 € par an par adulte. 12 000 € × 53 millions d’adultes ≈ 636 milliards d’euros par an. À titre d’ordre de grandeur, le produit actuel de la CSG est d’environ 145 milliards d’euros par an ; financer intégralement un tel dispositif par cette contribution supposerait donc d’en multiplier le rendement par environ 4,4, soit une hausse équivalente à près de 44 points de CSG.
[4] Marc de Basquiat et Gaspard Koenig, Liber, un revenu de liberté pour tous : Une proposition d’impôt négatif en France, Éditions de l’Onde, 2015.
[5] Milton Friedman, Capitalisme et liberté, University of Chicago Press, 1962.