Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
Il est véritablement dommage de résumer un sport d’équipe comme le football à la réussite individuelle d’un seul joueur. Lionel Messi n’a pas gagné seul cette Coupe du monde : cette Coupe du monde a été remportée par l’Argentine grâce aux efforts conjoints de l’équipe et du staff. Il en aurait été de même si la France avait gagné. Kylian Mbappé aurait été porté aux nues comme un héros, tandis que le collectif serait probablement passé au second plan.
L’individualité est ainsi mise en avant au détriment du collectif, alors même que le football est, par essence, un sport collectif. Le même phénomène existe dans le basket car aucun sport n’a été autant personnalisé à travers la figure d’un homme : Michael Jordan. Il est vrai que Jordan disposait d’un charisme, d’un talent et surtout d’un mental hors norme. Il fut probablement le joueur le plus impressionnant à avoir manié la balle orange.
Mais cette déification fait oublier qu’aussi talentueux fût-il, Jordan n’a remporté aucun championnat avant la saison 1990-1991, soit lors de sa septième saison en NBA. Son équipe, les Chicago Bulls, était alors systématiquement dominée par une formation célèbre pour son jeu défensif et physique : les Detroit Pistons. Surnommés les Bad Boys, les Pistons formaient un collectif extrêmement soudé, sans véritable star — à l’exception d’Isiah Thomas.
Les Bulls furent éliminés trois années consécutives, en 1988, 1989 et 1990, avant que Jordan ne prenne conscience qu’il ne gagnerait jamais seul, aussi exceptionnel soit-il, et qu’il devait s’inscrire pleinement dans un jeu collectif. C’est à partir de ce moment que Jordan et les Bulls sont devenus inarrêtables, remportant six titres entre 1991 et 1998.
Ce que l’on oublie également de rappeler, c’est que Michael Jordan était un tyran pour nombre de ses coéquipiers, détruisant parfois des carrières au passage. Il prenait un certain plaisir à humilier ceux qui l’entouraient. Beaucoup ont découvert cette facette de sa personnalité avec The Last Dance[1]. Jordan lui-même ne s’en cache pas et assume pleinement ce trait, qu’il associe à l’exigence du compétiteur hors norme. Être un compétiteur signifiait alors être autoritaire, arrogant et mégalomane. Le regretté Kobe Bryant présentait d’ailleurs un profil très similaire.
Les personnalités de Messi ou de Mbappé importent peu ici. Il est néanmoins probable que certains joueurs de football présentent des traits comparables, d’autant plus que leur prétendu talent individuel ne justifie en rien une telle idolâtrie, ni les revenus colossaux ni la valeur de patrimoines devenus indécents pour le commun des mortels. Leur succès n’est pas le fruit d’une réussite individuelle isolée, malgré le talent ou le mental, mais celui des victoires collectives — qu’il s’agisse de la sélection argentine lors de la Coupe du monde ou des Chicago Bulls en 1991, 1992, 1993, 1996, 1997 et 1998.
La mise en scène d’un joueur hors norme, élevé au rang de demi-dieu, censé ne devoir sa réussite — et ses revenus — qu’à son génie personnel, alors que cette réussite repose largement sur un travail collectif, est profondément révélatrice de notre société néolibérale, individualiste et égocentrée.
Il est d’ailleurs significatif que, malgré son talent exceptionnel, Messi n’ait remporté la Coupe du monde qu’en fin de carrière, à l’âge de 35 ans. Cela démontre que ni Messi ni Jordan, à eux seuls, n’étaient en mesure de garantir la victoire. Celle-ci est toujours le fruit d’un travail d’équipe, parfois conflictuel, souvent exigeant, mais nécessairement collectif. Le sport collectif rappelle ainsi une évidence trop souvent oubliée : l’individu seul n’est rien sans les autres, que ce soit sur un terrain de sport ou dans l’entreprise.
À ce titre, le sport collectif offre une métaphore éclairante du monde économique. De la même manière que la victoire repose sur la coopération, la production de richesses est toujours collective. Pourtant, dans le capitalisme contemporain, les moyens de production n’appartiennent pas à ceux qui produisent réellement la valeur, mais à une minorité qui capte l’essentiel des profits. À l’inverse, les coopératives — où les travailleurs sont collectivement propriétaires des outils de travail et participent aux décisions — rappellent que la performance, comme dans le sport collectif, repose sur l’intelligence du groupe plutôt que sur la glorification d’un individu. Là encore, le collectif n’abolit pas les talents individuels : il leur donne un cadre, un sens et une finalité commune.
Nicolas Maxime
[1] ESPN / Netflix, The Last Dance, série documentaire, 2020 — Témoignages directs sur la personnalité de Michael Jordan, la culture des Chicago Bulls et les dynamiques internes de l’équipe.