Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
Les politiciens ou militants de gauche qui dénoncent les propos de François Ruffin passent à côté des aspirations populaires[1]. Le souhait des personnes en difficulté, trop souvent dépeintes par les médias comme des « cas sociaux », est d’obtenir un emploi et non de dépendre durablement des aides sociales. Le problème est que les personnes en situation de précarité désespèrent : très peu parviennent à obtenir un emploi stable et, pour la majorité, aucun emploi ne leur est proposé malgré leur volonté de travailler. Les seules perspectives sont souvent les chantiers d’insertion ou des formations peu qualifiantes, quand ces dispositifs ne sont pas eux-mêmes saturés. Certains retombent alors dans des problématiques d’alcool, de drogues ou parfois de délinquance, alimentant un cercle vicieux.
Certains appellent à la mise en place d’un revenu universel. Ce dispositif constitue un piège néolibéral qui séduit une partie des militants de gauche mais demeure un repoussoir pour les classes populaires, lesquelles aspirent avant tout à vivre dignement par le travail.
La différence fondamentale réside dans l’approche défendue par François Ruffin. Contrairement aux néolibéraux qui cherchent à faire trimer et souffrir les plus pauvres en les contraignant à des travaux d’intérêt général en échange de leurs allocations, ou en les poussant vers des emplois ultra-précaires (mini-jobs, contrats zéro heure), Ruffin défend une philosophie opposée. Il plaide pour un plein emploi de qualité, obtenu par des investissements publics massifs – transition écologique, planification industrielle – et par la mise en place d’une garantie d’emploi permettant à chaque chômeur d’accéder à un emploi rémunéré au SMIC dans une association ou une entreprise d’insertion.
Il ne faut pas oublier que les plus pauvres ne sont pas responsables de leur situation. L’immense majorité des chômeurs et des bénéficiaires des minima sociaux souhaitent reprendre un emploi mais ne le peuvent pas, soit parce qu’il n’y a pas d’offres disponibles, soit parce qu’ils ne remplissent pas les conditions requises. L’« assistanat » est une légende construite par la droite néolibérale pour faire croire aux travailleurs précaires gagnant 1 500 euros par mois que ceux qui perçoivent une allocation de 500 euros seraient les profiteurs du système. Cette rhétorique permet de détourner l’attention des véritables bénéficiaires des largesses publiques – les grandes entreprises et les ultra-riches, via les subventions et l’optimisation fiscale – et de diviser l’électorat populaire entre travailleurs dits « productifs » et allocataires qualifiés d’« improductifs ».
Si la gauche souhaite redevenir la gauche du travail, elle ne peut être uniquement celle des aides sociales ; elle doit redevenir celle de l’émancipation par le travail et du plein emploi de qualité pour tous. François Ruffin s’inscrit dans cette perspective.
Il convient toutefois d’apporter des précisions afin de distinguer clairement les positions de François Ruffin et de Fabien Roussel. Ce dernier s’est montré maladroit dans certaines déclarations, notamment lorsqu’il a affirmé vouloir « mettre fin à un système qui nourrit le chômage par les allocations chômage et le RSA »[2]. Cette formulation rappelle le discours de responsables politiques néolibéraux. L’intention était proche de celle de Ruffin, mais l’expression employée a donné une impression caricaturale. Là où Ruffin parvient à expliquer que la gauche a intérêt à défendre le travail et l’emploi de qualité plutôt que les minima sociaux ou le revenu de base, Roussel apparaît parfois brouillon dans ses explications.
Le RSA demeure un pis-aller, une solution de substitution faute de mieux. Il en va de même pour le logement : la réponse au sans-abrisme n’est pas l’hébergement d’urgence permanent, mais l’accès inconditionnel à un logement. De la même manière, seul un emploi digne, correctement rémunéré et exercé dans des conditions de travail décentes peut être véritablement émancipateur.
Cette perspective suppose des investissements publics dans la bifurcation écologique et la planification industrielle, mais aussi la mise en œuvre d’une garantie d’emploi. L’objectif est clair : permettre à des personnes qui survivent aujourd’hui avec 500 euros par mois d’accéder à un salaire d’environ 1 500 euros.
De nombreux témoignages font état du sentiment d’humiliation lié à la dépendance aux aides sociales, du vécu d’inutilité sociale et du regard stigmatisant porté sur les allocataires. Le chômage détruit. Il conduit certains à la dépression, voire au suicide. Une partie du champ politique et médiatique entretient une forme de stigmatisation permanente des plus pauvres, en instrumentalisant la théorie de l’assistanat, comme cela a été observé dans les discours de responsables politiques tels que Emmanuel Macron ou Nicolas Sarkozy.
Il apparaît nécessaire de revenir à l’universalité des prestations sociales, à l’image de la Sécurité sociale et de la retraite par répartition. À ce titre, des propositions comme la Sécurité sociale de l’alimentation – reposant sur une cotisation mensuelle et des caisses démocratiquement gérées par producteurs et consommateurs – visent à garantir l’accès de tous à une alimentation choisie et de qualité.
À plus long terme, au-delà du plein emploi dans le cadre du capitalisme, certaines réflexions ouvrent des perspectives différentes. La proposition de salaire à vie défendue par Bernard Friot s’inscrit dans cette logique : il ne s’agit plus de conditionner le revenu à l’emploi marchand, mais de reconnaître la qualification des personnes et de garantir un revenu attaché à la personne, indépendamment de l’emploi occupé[3]. Cette perspective dépasse le simple objectif du plein emploi capitaliste et vise une transformation plus profonde du rapport au travail.
Pour que tous puissent accéder à un emploi de qualité et s’émanciper par leur activité, une rupture avec le néolibéralisme et avec le diktat des marchés financiers apparaît indispensable. Sans cela, aucune politique de l’emploi réellement émancipatrice ne peut produire d’effets durables.
Nicolas Maxime
[1] François Ruffin, entretien dans « L’invité de 7h50 », France Inter, 6 septembre 2022 : « Je suis là pour que la valeur travail revienne à gauche. »
[2] Fabien Roussel, déclaration lors de la Fête de l’Humanité, puis au journal de 13 h de TF1, 10 septembre 2022 : « Je veux mettre fin à un système qui nourrit le chômage par les allocations chômage et le RSA. »
[3] Bernard Friot, L’enjeu du salaire, La Dispute, 2012.