Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
Une mesure de simple bon sens consisterait à reloger toutes les personnes sans domicile de manière inconditionnelle. C’est précisément ce qu’a mis en place la Finlande depuis une dizaine d’années avec la politique dite du Housing First : on commence par donner un logement, puis on accompagne les personnes dans le temps afin qu’elles puissent se soigner, stabiliser leur situation administrative, retrouver un emploi et reconstruire leur autonomie[1].
Les résultats sont sans appel : le nombre de sans-domicile fixe est passé d’environ 17 100 à moins de 6 600 en une trentaine d’années[2]. Contrairement aux idées reçues, cette politique ne coûte pas plus cher à l’État finlandais ; elle permet au contraire de réduire les dépenses publiques liées aux urgences, aux hospitalisations, à la justice et à l’hébergement d’urgence.
En France, sur la même période, c’est exactement le contraire qui s’est produit : le nombre de personnes sans domicile est passé d’environ 150 000 à plus de 300 000 en une décennie[3]. À cela s’ajoutent des milliers de familles, parfois avec enfants, hébergées durablement dans des hôtels insalubres, souvent infestés de punaises de lit ou de cafards. Cette politique de mise à l’abri dans les hôtels coûte cher et est inefficace. Les SDF ne bénéficient pas d’un accompagnement social adéquat, les travailleurs sociaux sont surchargés et souvent démunis face aux difficultés des personnes.
À l’exception notable de Jean-Luc Mélenchon, très peu de candidats à l’élection présidentielle proposent explicitement de mettre fin au sans-abrisme en s’inspirant du modèle finlandais[4]. Pourtant, cela pourrait mettre d’accord toutes les familles politiques de l’extrême gauche à l’extrême droite en passant par le centre, les écologistes ou les souverainistes. Des sociologues comme Julien Damon[5]et Serge Paugam[6] ainsi que la Fondation Abbé Pierre[7] ont démontré par A+B que c’était possible. Pendant le premier confinement, quasiment tous les sans-abris ont été hébergés inconditionnellement.
Pourquoi cette résistance française ?
Une première explication est culturelle. Comme l’a analysé Emmanuel Todd, la France reste marquée par un « catholicisme zombie »[8] : une matrice culturelle vidée de sa dimension spirituelle mais conservant une morale implicite de culpabilisation des pauvres. La pauvreté y est souvent perçue comme une faute individuelle qu’il faudrait corriger par l’effort, la contrainte ou la souffrance. Cette logique n’a rien à voir avec le catholicisme social des œuvres, celui de Joseph Wresinski ou d’Abbé Pierre, fondé sur la dignité inconditionnelle et le droit au logement.
On la retrouve aujourd’hui dans l’adhésion majoritaire de la population à l’idée de conditionner le RSA à des activités obligatoires, comme si l’aide ne pouvait être accordée qu’en échange d’une épreuve morale ou physique.
La seconde explication est économique et idéologique. Dans un système néolibéral, il faut des gagnants et des perdants et que cela soit visible. Le sans abrisme montre ce qu’il advient à ceux qui ne seraient pas assez responsables et qui ne se prendraient pas en main. Si tu ne fais pas les efforts nécessaires, voilà ce qui t’attends ! La misère n’est plus un dysfonctionnement à corriger, mais un outil de discipline sociale.
La lutte contre le sans-abrisme sera encore un sujet absent de cette campagne présidentielle. Espérons qu’un jour, on saura s’inspirer de la Finlande pour faire respecter la dignité humaine, permettant ainsi à tous d’obtenir le droit à un logement.
Nicolas Maxime
[1] En Finlande, la politique Housing First (introduite à grande échelle à partir de 2008 dans le cadre du Programme national de lutte contre le sans‑abrisme) place le logement permanent comme première étape de l’aide aux personnes sans domicile, sans conditions préalables ; une fois logés, les bénéficiaires reçoivent un accompagnement social, administratif et de santé visant à stabiliser leur situation et favoriser leur autonomie. Cette approche est associée à une réduction significative du sans‑abrisme dans le pays.
[2] OCDE, Le logement d’abord : la solution finlandaise au phénomène des sans‑abri, 6 mai 2019.
[3] Selon la Fondation Abbé Pierre, estimations publiées en 2020 indiquent qu’en France le nombre de personnes sans domicile fixe s’élève à environ 300 000, soit environ le double de la dernière enquête officielle de l’Insee en 2012 qui recensait environ 143 000 personnes sans domicile fixe. Ce doublement observé témoigne d’une aggravation du sans‑abrisme sur la décennie précédant 2020.
[4] Programme « L’Avenir en Commun », Jean‑Luc Mélenchon, 2022
[5] Julien Damon, La question SDF. Critique d’une action publique, Presses universitaires de France, 2002.
[6] Serge Paugam, Les formes élémentaires de la pauvreté, Presses universitaires de France, 2005.
[7] Fondation Abbé Pierre, Rapports annuels sur l’état du mal‑logement, 1995‑2020.
[8] Emmanuel Todd, Qui est Charlie ? Sociologie d’une crise religieuse, Seuil, 2015.