Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...

Pourquoi la gauche n’arrive plus à convaincre : autopsie d’un nouvel échec

Il faut dire les choses comme elles sont : il s’agit d’un nouvel échec pour la gauche. L’alliance des partis de gauche (LFI, PCF, PS, EELV), réunis sous l’appellation Nouvelle Union Populaire Écologique et Sociale (NUPES), n’a permis que l’élection de 131 députés, alors que de nombreux médias spéculaient sur une fourchette comprise entre 150 et 200 sièges[1]. Il s’agit d’une défaite importante, comparable à celles de 1993 et de 2017.

Par ailleurs, la gauche n’échoue pas seulement en France, mais dans la majorité des pays du monde, à l’exception notable de l’Amérique latine et de quelques pays européens.

Il est possible d’identifier dix raisons principales permettant d’expliquer pourquoi la gauche n’arrive plus à convaincre les électeurs. Chacun de ces points mériterait une analyse approfondie ; un simple texte ne peut qu’en esquisser les lignes de force.

 

  1. La disparition de la conscience de classe et de l’adhésion politique. On assiste à une dépolitisation de masse, en particulier chez les plus jeunes. L’abstention a atteint près de 70 % chez les 18-34 ans[2].
  2. Un problème de représentation. Il existe un décalage profond entre la sociologie des représentants des partis de gauche et celle des électeurs censés bénéficier de leurs politiques. La gauche est aujourd’hui majoritairement issue des classes moyennes supérieures. Les classes populaires ne s’y reconnaissent plus. Il faudrait davantage de figures issues du monde du travail, à l’image de Rachel Kéké.
  3. L’abandon des zones périphériques et rurales. La gauche a perdu l’électorat ouvrier, désormais largement capté par le Rassemblement national. Ce phénomène, documenté par Thomas Piketty[3] et Christophe Guilluy[4], appelle à une stratégie claire de reconquête territoriale.
  4. L’absence d’un leader fédérateur. La gauche a longtemps été portée par des figures fédératrices comme Jean Jaurès, Léon Blum ou François Mitterrand. Jean-Luc Mélenchon a tenté d’endosser ce rôle, mais son style clivant a limité sa capacité de rassemblement.
  5. La question de la souveraineté et de l’Union européenne. À l’exception de LFI — dont la stratégie reste floue — la gauche ne remet pas en cause l’abandon de la souveraineté nationale au profit de l’Union européenne et de ses traités, lesquels limitent fortement les politiques d’amélioration des services publics et de protection sociale, comme l’ont montré Frédéric Lordon[5] ou Jacques Sapir[6].
  6. Le piège identitaire. Depuis 1983, une partie de la gauche consacre davantage d’énergie aux questions identitaires, à l’antiracisme moral ou à la défense des minorités qu’aux travailleurs pauvres, aux chômeurs ou aux mal-logés. Cette évolution a été analysée par Jean-Claude Michéa[7]. Résultat : une abstention massive dans les quartiers populaires.
  7. Une déconnexion du réel sur l’insécurité et l’immigration. Sans céder aux discours sécuritaires de la droite, la gauche peine à proposer des réponses concrètes à ces préoccupations quotidiennes, ce qui alimente un sentiment de déni chez une partie de l’électorat populaire.
  8. Une écologie punitive ou catastrophiste. L’écologie est souvent présentée soit sous une forme punitive faite de privations ou d’interdictions comme l’interdiction de la viande ou la limitation de vitesse à 80 km/h, soit sous un registre catastrophiste en annonçant fin du monde et effondrement de la civilisation. À rebours de cette approche, certains, comme Paul Ariès[8] ou André Gorz[9], ont défendu une écologie du bien-être et de l’émancipation.
  9. Une difficulté à se réinventer idéologiquement. Les mêmes propositions reviennent à chaque élection : réduction du temps de travail, retraite à 60 ans, augmentation des salaires et notamment du salaire minimum, embauche de fonctionnaires Ces idées ne sont pas mauvaises mais rien ne semble transcendant comme l’ont été les congés payés, les 40 heures et la Sécurité Sociale. Les partis de gauche se sont mis à arrêter de penser alors qu’il existe de nombreux économistes comme Bernard Friot[10] qui ont fait de nouvelles propositions. Oui, il faut de l’utopie qui fasse espérer à nouveau les gens.
  10. La conversion au néolibéralisme. Et enfin, ce qui constitue le plus grand échec de la gauche tient à son alignement progressif sur l’agenda de la droite libérale : politiques d’austérité, privatisations, signature de traités de libre-échange, dérégulation financière. En bref, la gauche afin de devenir soi-disant crédible et d’avoir la capacité de gouverner, s’est convertie au néolibéralisme. La différence avec la droite s’est réduite aux seuls sujets sociétaux. Lorsque Margaret Thatcher affirmait que son plus grand succès était « Tony Blair et le New Labour », elle soulignait précisément cette victoire idéologique[11].

 

Les partis de gauche vont devoir se reprendre en main et analyser en profondeur les causes de cet échec. Un retour au pouvoir ne sera possible qu’à la condition de répondre sérieusement à ces dix points. À défaut, il faudra accepter la marginalisation durable de la gauche dans l’opposition et le duel entre les libéraux « mondialistes » et les libéraux « nationalistes ».

 

Nicolas Maxime


[1] Vie publique, Législatives 2022 : résultats définitifs et composition de l’Assemblée nationale, 20 juin 2022.

[2] Ipsos, L’abstention hors norme en 2022, 20 juin 2022.

[3] Thomas Piketty, Capital et idéologie, Seuil, 2019.

[4] Christophe Guilluy, La France périphérique : comment on a sacrifié les classes populaires, Flammarion, 2014.

[5] Frédéric Lordon, La malfaçon. Monnaie européenne et souveraineté démocratique, Les Liens qui libèrent, 2014.

[6] Jacques Sapir, Faut‑il sortir de l’euro ? , Éditions du Seuil, 2012.

[7] Jean-Claude Michéa, L’Empire du moindre mal : essai sur la civilisation libérale, Flammarion, 2007.

[8] Paul Ariès, Gratuité versus capitalisme : Des propositions concrètes pour une nouvelle économie du bonheur, Larousse, 2018.

[9] André Gorz, Métamorphoses du travail : Critique de la raison économique, éditions Galilée, 1988.

[10] Bernard Friot, L’enjeu du salaire, La Dispute, 2012.

[11] Margaret Thatcher, citée dans Thatcherism’s greatest achievement – Economic Sociology & Political Economy, « Tony Blair and New Labour. We forced our opponents to change their minds », Economicsociology.org.

Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article