Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
Il n’y a aucune justification économique à réformer les retraites. Et pourtant, Emmanuel Macron a abandonné sa réforme systémique à points pour se diriger vers un changement paramétrique du système actuel en reculant l’âge légal à 65 ans. Le système de retraite a dégagé un excédent de 900 millions d’euros en 2021 et affichera un surplus de 3 milliards d’euros cette année. Le Conseil d’orientation des retraites (COR) a envisagé plusieurs scénarios, dont certains conduisent à un système à l’équilibre autour des années 2030. Peu réputé pour être progressiste, le COR considère que la réforme des retraites envisagée par Emmanuel Macron n’est ni urgente ni essentielle[1].
Les raisons sont donc à chercher ailleurs.
– Tout d’abord, il y a la justification budgétaire. Emmanuel Macron souhaite favoriser le capital par la baisse des impôts de production — CVAE et CFE — et, dans un contexte de remontée des taux directeurs qui limite le recours à l’endettement[2], il cherche à compenser ces baisses d’impôts en réduisant les dépenses sociales, dont les retraites.
– Ensuite, il existe un biais idéologique évident. Pour les néolibéraux, il faut impérativement réduire les dépenses publiques, et en particulier les dépenses sociales, perçues comme un mal en soi. Les retraites ne sont pas les seules dans le viseur : les indemnités chômage et le RSA sont également concernés. À terme, la retraite par capitalisation est envisagée pour compenser la faiblesse des pensions futures. Les fonds de pension anticipent déjà l’ouverture de ce marché.
– Il s’agit également d’une commande européenne. La réforme figure parmi les recommandations de la Commission européenne et du Conseil européen, notamment dans le cadre des Grandes orientations des politiques économiques (GOPE)[3]. L’objectif est de contenir la hausse annuelle des dépenses publiques à 0,6 %, comme le gouvernement s’y est engagé auprès de Bruxelles dans son programme de stabilité présenté en juillet[4]. Il s’agit aussi d’aligner la France sur ses voisins allemands et scandinaves, où l’âge légal de départ à la retraite est fixé à 66 ou 67 ans. Ceux qui continuent de croire à l’avènement d’une Europe sociale doivent constater que l’Union européenne demeure avant tout structurée autour du néolibéralisme et des marchés financiers. Seule une rupture avec les traités européens permettrait d’engager de véritables politiques sociales.
– Enfin, l’aspect politique est central. Emmanuel Macron souhaite mener à bien une réforme des retraites, comme tous ses prédécesseurs depuis Jacques Chirac. Peu importe que le système soit à l’équilibre et qu’aucune urgence économique ne justifie un recul de l’âge légal : l’objectif est d’inscrire son nom dans l’histoire comme celui d’un « grand réformateur », à l’image de Margaret Thatcher au Royaume-Uni ou de Gerhard Schröder en Allemagne. Il s’agit de réussir là où d’autres auraient échoué, en transformant la France jugée irréformable et en lui imposant un modèle néolibéral largement rejeté par la population. L’épisode du « quoi qu’il en coûte » étant clos, le plan initial reprend : loi Travail pour faciliter les licenciements et accroître l’uberisation du salariat, réformes de l’assurance chômage pour renforcer le contrôle des demandeurs d’emploi et réduire les indemnités, baisse des cotisations sociales et de la fiscalité sur le capital pour les ménages et les entreprises afin d’attirer les investissements étrangers, conditionnement du RSA à des activités professionnelles pour inciter à accepter des emplois précaires, transformation de l’Éducation nationale sur le modèle de l’hôpital public afin d’en accroître la rentabilité, et enfin réforme des retraites avec le recul de l’âge légal à 65 ans.
Il y aurait encore beaucoup à dire, tant ces lignes ne sauraient épuiser le sujet. Une chose est cependant essentielle à comprendre : la réforme des retraites constitue avant tout un choix politique et non une obligation économique. Des alternatives existent. Il serait possible, par exemple, de consacrer davantage de ressources aux retraites, notamment en permettant aux « premiers de corvée », dont l’utilité sociale a été démontrée durant la crise sanitaire, de bénéficier de départs anticipés, y compris avant 60 ans. Cela serait envisageable par une hausse des cotisations ou une taxation accrue du capital. Un État dispose toujours des moyens de financer ses priorités, même s’il serait plus pertinent de mobiliser ces ressources pour les investissements publics nécessaires à la transition écologique et au renforcement des services publics.
En définitive, cette réforme des retraites répond avant tout à une logique de pouvoir et à la défense des intérêts d’une minorité dominante, au détriment des classes populaires et des jeunes générations.
Il appartient désormais à la population d’exprimer son désaccord face à cette réforme. Le gouvernement ne dispose pas d’une majorité absolue et ne peut l’imposer sans recourir à des procédés contestés. La menace de dissolution relève davantage d’une stratégie politique que d’une certitude. Le rapport de force demeure ouvert et dépendra de la mobilisation sociale et politique face à ce projet.
Nicolas Maxime
[1] Conseil d’orientation des retraites (COR), Évolutions et perspectives des retraites en France – Rapport annuel, septembre 2022.
[2] La Banque centrale européenne a engagé en 2022 un cycle de hausse rapide des taux directeurs pour lutter contre l’inflation, avec notamment une augmentation historique de 75 points de base en septembre 2022, portant le taux de dépôt à 0,75 %.
[3] Conseil de l’Union européenne, Recommandation du Conseil concernant le programme national de réforme de la France pour 2019 et portant avis sur le programme de stabilité de la France.
[4] Gouvernement français, Programme de stabilité 2022-2027, transmis à la Commission européenne dans le cadre du Semestre européen : « La maîtrise de l’augmentation de la dépense publique dans toutes ses composantes (+0,6 % en volume hors urgence et plan de relance en moyenne sur la période 2023-2027) ».