Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
Le 16 février 2021, Frédérique Vidal a annoncé vouloir mener une enquête sur « l’islamo gauchisme » car selon elle, cette idéologie « gangrène la société dans son ensemble et l'université n'est pas imperméable». En pleine pandémie, alors que de nombreux étudiants sont en détresse depuis la crise sanitaire, la ministre de l’enseignement supérieur crée une polémique stérile en utilisant un néologisme controversé qui jette un discrédit sur l’ensemble de la gauche républicaine et sociale.
De quoi l'islamo-gauchisme est-il le nom ? Tout d’abord, intéressons-nous à la sémantique des mots et définissons les termes islamisme et gauchisme. L’islamisme se réfère à l’islam politique dont le but serait de transformer le système politique et social d’un État en appliquant la charia à l’ensemble de la société. Le gauchisme est un terme péjoratif qui désigne l’action politique de groupes d’extrême gauche, voire de gauche d’obédience marxiste, écologiste ou socialiste.
Ce terme a été attribué à tort à Chris Harman, dirigeant du Parti socialiste des travailleurs du Royaume-Uni, évoquant un rapprochement entre la gauche et l’islam politique. Mais la véritable paternité du mot islamo gauchisme vient de Pierre-André Taguieff, dans son ouvrage La Nouvelle Judéophobie sorti en 2002[1], qui cherche à désigner un militantisme d’extrême gauche faisant alliance avec l’islamisme radical. Après la fracture née au sein de la gauche à la suite de l’adoption de la loi interdisant les signes religieux à l’école publique, l’islamo gauchisme est usé à tort et à travers par toute la sphère néoconservatrice (Bruckner, Goldnabel…) ou sociale-libérale (Julliard, Couturier, Keppel…).
L’« islamo-gauchisme » est ainsi présenté comme une alliance idéologique entre l’islamisme et le camp progressiste. Or, il n’y a pas plus opposé à l'islamisme que le gauchisme.
Parmi les différences fréquemment mises en avant :
En d'autres termes, une alliance doctrinale entre entre islamisme et progressisme est impossible, ce dernier reposant sur l’égalité des droits, l’émancipation individuelle, la laïcité et la critique des hiérarchies sociales. Une alliance idéologique structurée entre ces deux courants apparaît donc difficilement soutenable.
Le terme « islamo-gauchisme » vise en réalité des positions de gauche qui défendent la lutte contre l’islamophobie au nom de la liberté de culte et de la non-discrimination des personnes. Cette défense ne constitue pas pour autant une adhésion aux doctrines islamistes, mais s’inscrit dans un cadre juridique rappelant la distinction entre critique des religions et discrimination des individus.
Par contre, il est toujours ironique de voir ceux qui évoquent l'islamo gauchisme, ne pas dénoncer l’alliance avec les pays du Golfe, premiers financeurs de l’islamisme radical. Ainsi, on pourrait dans ce cas parler d’alliance objective entre les islamistes wahhabites et les capitalistes néolibéraux afin de satisfaire les besoins du marché. Sans compter les médias à travers les émissions de divertissement qui nous vendent le mode de vie rêvé à Dubaï. Si l’islamo gauchisme est un fantasme, on peut affirmer que l’islamo capitalisme est une réalité.
Quant à la racialisation de la lutte des classes, défendue notamment par Rokhaya Diallo, elle trouve son origine dans le contexte américain, où les rapports sociaux se sont construits autour d'une histoire raciale très différente de celle de la France. C'est dans ce cadre qu'ont émergé les théories décoloniales et postcoloniales.
On peut parfaitement critiquer ces approches parce qu'elles remettent en cause l'universalisme républicain, sans pour autant tomber dans le piège inverse du différentialisme. Celui-ci consiste à enfermer les individus dans leur identité supposée en faisant de la race ou du genre les déterminants premiers de leur condition. Une femme noire serait ainsi nécessairement plus discriminée en raison de sa couleur de peau et de son sexe, tandis qu'un « privilège blanc » expliquerait la position de l'ensemble des personnes blanches.
Quant au terme d'« islamo-gauchisme », il ne désigne aucune réalité politique clairement définie. Il s'agit avant tout d'une étiquette polémique utilisée pour discréditer la gauche en l'associant à l'islamisme. Cette rhétorique sert à la fois les intérêts des néolibéraux, qui cherchent à délégitimer les revendications sociales, et ceux de l'extrême droite, qui instrumentalise ces polémiques identitaires pour imposer son propre agenda politique.
Nicolas Maxime
[1] Pierre-André Taguieff, La Nouvelle Judéophobie, Odile Jacob, 2002.