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Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...

L'accélération des expulsions comme marqueur de la déchéance de la société

Alors que la trêve hivernale vient de s’achever, la France s’apprête à battre un triste record avec 30500 expulsions locatives[1]. Derrière ces chiffres, il y a des vies brisées, et notamment ce cas déchirant d’une locataire de 87 ans, jetée à la rue après une dure vie de labeur. Quel pays sommes-nous devenus pour mettre nos aînés sur le trottoir ?

D'un côté, nous avons Louis Sarkozy, qui n’a jamais travaillé de sa vie mais se permet de donner des leçons de morale sur les plateaux télé. Sa phrase « La précarité n’est pas un permis de ne plus payer » résonne comme une insulte à la détresse humaine.

De l’autre, le ministre Vincent Jeanbrun va encore plus loin dans la stigmatisation pour justifier son projet de loi. Il ose pointer du doigt ces familles qui auraient « tous les abonnements à Netflix et Amazon Prime » tout en ayant des impayés de loyer. En utilisant ce cliché pervers du « pauvre qui consomme mal », il prépare l'opinion à une réforme brutale. Son projet vise à accélérer les expulsions locatives en traitant désormais les locataires en difficulté comme de simples squatteurs, permettant de les mettre dehors par simple décision administrative, sans passer par la case protection du juge.

Bien sûr, il existe l’exemple du petit bailleur qui se fait avoir par un mauvais locataire. C’est une réalité. Mais c’est exactement comme l’argument du « petit patron » qu’on utilise pour faire passer des lois qui profitent aux plus gros. On instrumentalise la figure du retraité qui loue un studio pour valider une loi qui va mettre en œuvre des expulsions massives. Rappelons qu'il existe très peu de petits bailleurs puisque 3.5 % des ménages possèdent plus de 50 % du parc locatif[2]. En réalité, les bailleurs privés sont le plus souvent des multipropriétaires.

Veulent-ils un million de SDF ? En supprimant les délais de grâce et en forçant les préfets à la fermeté absolue pour ne plus que l'État indemnise les bailleurs, le gouvernement fait un choix clair : celui de protéger les intérêts du Capital.

On ne règle pas la crise du logement en multipliant les tentes sur les trottoirs, car la précarité n’est pas un choix mais un échec collectif. Et lorsque l’on en vient à expulser des octogénaires en invoquant leur abonnement à une plateforme de streaming plutôt que leur incapacité réelle à payer, c’est que notre boussole morale est profondément déréglée, et que la perversion sadique décrite par Dany-Robert Dufour a désormais pénétré jusqu’au cœur de nos institutions[3].

George Orwell, dans son ouvrage Dans la dèche à Paris et à Londres (1933), a décrit avec une précision quasi ethnographique les conditions de vie des « misérables », ceux que la société a relégués aux marges, en l’occurrence les plongeurs surexploités, les vagabonds soumis à un régime d’assistance humiliant et les travailleurs pauvres oscillant entre débrouille et survie[4]. À travers son immersion dans les hôtels miteux, les asiles de nuit (spikes) et les cuisines insalubres, Orwell a montré comment la pauvreté détruit non seulement les corps mais aussi les repères sociaux, l’estime de soi et la possibilité même d’une dignité.

Il aurait été probablement révolté par ce qu’on fait aujourd’hui aux plus pauvres. Pour lui, s’en prendre à ceux qui n’ont déjà plus rien est la marque suprême de l’indécence. La « décence commune » qu’il évoque à juste titre, est un ensemble de normes morales spontanées, largement partagées dans les classes populaires, fondées sur la loyauté, la solidarité élémentaire, le respect mutuel, le refus de l’humiliation. Orwell nous rappelle que la justice ne consiste pas à punir la pauvreté, mais à la combattre. Le Christ disait : « Ce que vous faites au plus petit de mes frères, c'est à moi que vous le faites[5] » Et c’est à ce critère, finalement, qu’on juge la grandeur ou la déchéance d’une société : à la manière dont elle traite ses citoyens les plus fragiles. L’accélération des expulsions, plutôt que la résolution de la crise du logement, en est aujourd’hui la démonstration.

 

Nicolas Maxime


[1] Europe 1, Fin de la trêve hivernale : la France s’apprête à battre un record d’expulsions locatives, 31 mars 2026.

[2] INSEE, France, portrait social. Édition 2021, « 24 % des ménages détiennent 68 % des logements possédés par des particuliers », Paris, Insee Références, 2021.

[3] Dany-Robert Dufour, Sadique époque. comment en sommes-nous arrivés là ? , Le Cherche-Midi, 2025.

[4]  George Orwell, Dans la dèche à Paris et à Londres, Gallimard, 1933.

[5] Évangile selon Matthieu, 25, 40.

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