Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
Il était une fois un jardinier. Celui-ci faisait partie d’une coopérative de 27 membres (ils étaient 28 jusqu’à ce qu’un des membres décide de quitter la coopérative).
Il était réputé comme le plus bosseur et le plus frugal. Il récoltait les plus beaux fruits et légumes et avait beaucoup de clients à l’extérieur, ce qui faisait de lui le plus riche des membres de la communauté.
Il y a quelques années, un jardinier de la coopérative était au bord de la faillite. Lui et d’autres membres, se prenant pour des travailleurs acharnés, ont refusé de l’aider et de payer pour lui, considérant qu’il devait bosser plus et faire attention à ses dépenses. Ils l’ont aidé financièrement mais en échange d’un plan de réduction de ses dépenses.
Récemment, une maladie inconnue a infecté les champs, les vergers et les plants, détruisant une partie des récoltes de la coopérative. Les membres se sont réunis et se sont dit qu’il serait temps de se donner un coup de main et de faire un emprunt commun, le jardinier étant lui-même impacté cette fois-ci. Une majeure partie des membres se sont dit que c’était l’occasion rêvée de montrer qu’il existe de la solidarité dans la coopérative. Mais le jardinier, ainsi que d’autres membres situés comme lui au Nord, ne l’entendent pas de cette oreille et acceptent d’emprunter conjointement moyennant une austérité budgétaire des jardiniers du Sud les plus en difficultés.
Si on arrête l’histoire ici, on ne peut que comprendre le jardinier et ses collègues du Nord. Pourquoi payer pour leurs collègues du Sud qui ne font pas les efforts de travailler plus et de dépenser moins ?
Seulement voilà, il manque une partie de l’histoire qui va permettre de comprendre que cela est en partie faux et relève de la légende. Avant de former une coopérative avec les autres jardiniers, le jardinier avait un gérant fou moustachu et impuissant qui a pillé les autres jardiniers avant que tout le monde se dresse contre lui et que ses terrains soient totalement dévastés. Le jardinier était ruiné et les autres ont décidé de lui tendre la main, d’annuler la plus grande partie de ses dettes et de former une coopérative afin d’éviter qu’à l’avenir, l’égoïsme de certains fasse ressurgir la folie des autres.
Le jardinier s’est vite remis sur pied et a trimé, devenant l’un des jardiniers les plus productifs de la coopérative. À un moment donné, les jardiniers ont décidé que tous les membres de la coopérative disposeraient des mêmes outils pour produire.
Le problème, c’est que ces outils n’étaient pas adaptés à certains jardiniers dont le rendement était plus faible et ont ainsi favorisé les jardiniers les plus riches. Le jardinier a ainsi été favorisé et a produit et vendu énormément de récoltes, se retrouvant ainsi en excédent budgétaire. Bien entendu, posséder les mêmes outils pour produire et vendre serait possible, mais à condition d’avoir un budget commun et un salaire de base. De nombreuses personnes essaient de l’expliquer mais la gérante actuelle ne veut pas l’entendre. Et là encore, ce jardinier embauchait des salariés à un prix faible et sous-traitait massivement à d’autres collègues de la coopérative.
Et l’argument du travail, diriez-vous ? Ce sont des bosseurs, non ? Eh bien, en moyenne, le jardinier et ses salariés bossaient moins que la plupart de ses voisins.
Bien entendu, on peut reconnaître à ce jardinier d’avoir traversé de rudes épreuves et de s’être relevé admirablement. Mais est-ce une raison pour ne pas venir en aide à ses voisins les plus en difficultés ? A-t-il oublié que lui-même n’avait plus qu’un champ de ruines et que, sans l’aide apportée par ses voisins et l’annulation de sa dette, il serait peut-être lui-même dans le pétrin ? Doit-on sacrifier la coopérative sous le risque de l’implosion à des intérêts égoïstes, quitte à faire ressurgir de vieux démons qui risquent d’anéantir toutes les récoltes, y compris celles du jardinier ?
À la lecture de ces lignes, on reconnaît probablement de qui il est question, et la morale de l’histoire est la suivante : ce ne sont pas les travailleurs acharnés ou les plus économes qui se retrouvent ainsi récompensés, mais les plus malins et les plus égoïstes, sachant profiter de la situation aux dépens des autres et préférant leurs intérêts propres aux intérêts communs. Espérons que le jardinier retiendra la leçon et fasse preuve de solidarité et de générosité afin d’éviter un funeste dessein pour la coopérative.
Nicolas Maxime