Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
Réponse à l’article « Coronadettes : qui va payer ? » de Stéphane Lauer, publié dans Le Monde le 30 mars 2020.
Les idéologues naïfs le sont tout autant que les libéraux monétaristes. Stéphane Lauer, le journaliste qui a écrit l’article « Coronadettes : qui va payer ? », est d’obédience libérale[1]. Sa réflexion s’inscrit dans une vision classique de la dette et de la monnaie, mais cette vision mérite d’être discutée à la lumière des évolutions économiques récentes.
Depuis la crise de 2008, les liquidités inondent la planète et, surprise, il n’y a pas eu d’inflation généralisée. Pire encore, plusieurs économies se dirigent vers la déflation. Ainsi, le Japon s’endette massivement et, dans le même temps, sa banque centrale rachète une grande partie des obligations d’État. Le Japon applique déjà, de manière indirecte, certains principes proches de la théorie monétaire moderne développée notamment par Warren Mosler[2]. Pourtant, la croissance reste atone et il n’y a toujours pas d’inflation importante.
La nature du désaccord tient à la conception même de la monnaie. Pour une vision libérale monétariste, la monnaie est exogène : c’est un instrument neutre qu’il faut manier avec précaution et qui doit correspondre à la production d’un pays. C’est la théorie quantitative de la monnaie. Selon Milton Friedman, « l’inflation est toujours et partout un phénomène monétaire »[3].
À l’inverse, pour les post-keynésiens et les adeptes de la théorie monétaire moderne (MMT)[4], la monnaie est endogène. Les banques créent la monnaie à la demande des clients : ce sont les crédits qui font les dépôts. La monnaie résulte d’une monétisation des créances. Les activités économiques donnent naissance aux créances et aux dettes et sont donc sources de création monétaire.
La fin de la convertibilité or-dollar en 1971 et le fait que, désormais, la création monétaire se fasse principalement par le crédit — certains parlant même de la monnaie comme d’une simple reconnaissance de dette — valident encore davantage l’idée d’une monnaie endogène.
L’hyperinflation n’a jamais été uniquement un problème monétaire. Elle correspond surtout à des situations historiques particulières : l’Allemagne de 1923 et sa dette impossible à rembourser envers les pays vainqueurs après la Première Guerre mondiale, le Zimbabwe et ses problèmes de corruption et de désorganisation économique, ou encore le Venezuela confronté à des problèmes majeurs de production.
Personne ne dit qu’il faut dépenser à tout va. Mais l’État a les moyens d’être en déficit et il faut voir la masse monétaire comme une baignoire. Lorsqu’elle est trop vide, il y a un risque de déflation. Lorsqu’elle déborde par rapport aux capacités de production de l’économie, il peut y avoir de l’inflation. Mais l’inflation n’est pas forcément due à une injection de liquidités dans l’économie. L’exemple récent du Japon le démontre.
Il existe effectivement une concurrence entre les pays, mais celle-ci ne concerne pas uniquement la production de biens et de services. Elle concerne également les devises. Fort heureusement, le dollar, l’euro, le yuan, le yen, voire le rouble, sont des monnaies demandées sur le marché des changes.
Ce n’est pas de l’économie vaudou. L’émission monétaire correspond à une anticipation du crédit et de l’activité économique future. Les générations futures n’auront pas nécessairement plus à payer que les générations précédentes. Après-guerre, les dettes publiques atteignaient parfois environ 300 % du PIB et ce ratio a diminué jusqu’à des niveaux beaucoup plus faibles dans les décennies suivantes, notamment grâce à la croissance et à l’évolution du PIB[5].
Réduire la dette publique dans l’immédiat peut également avoir pour conséquence d’augmenter la dette privée. C’est un mécanisme qui a été démontré : lorsque l’État réduit son intervention, les agents privés peuvent être amenés à compenser par davantage d’endettement.
Le véritable débat n’est donc pas seulement de savoir combien l’État doit emprunter, mais de comprendre comment fonctionne la monnaie, comment elle est créée et quel rôle elle joue dans l’équilibre économique d’un pays.
Nicolas Maxime
[1] Stéphane Lauer, « Coronadettes : qui va payer ? », Le Monde, 30 mars 2020.
[2] Warren Mosler, The Seven Deadly Innocent Frauds of Economic Policy, Valance Co., 2010 ; voir également Warren Mosler, Soft Currency Economics II, Valance Co., 1996.
[3] Milton Friedman, Inflation and Monetary Framework (Institute of Economic Affairs, 1974) ; voir également Milton Friedman, Money Mischief: Episodes in Monetary History, Harcourt Brace, 1992. La formule « Inflation is always and everywhere a monetary phenomenon » est devenue l'une de ses citations les plus célèbres.
[4] Robert Cauneau, Présentation de la Monnaie Moderne – MMT, MMT France, 16 février 2019, https://mmt-france.org/2019/02/16/presentation-de-la-monnaie-moderne-mmt/.
[5] Voir notamment Organisation de coopération et de développement économiques, OECD Economic Outlook (séries historiques sur la dette publique) ; Fonds monétaire international, Historical Public Debt Database ; Carmen M. Reinhart et Kenneth S. Rogoff, This Time Is Different: Eight Centuries of Financial Folly, Princeton University Press, 2009.