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Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...

Le lynchage de Narbonne : le spectacle de la barbarie

À Narbonne, Louis, 17 ans, a été attiré dans un guet-apens, frappé avec une violence inouïe puis laissé agonisant par ses assaillants. Mais le plus effroyable ne réside peut-être pas seulement dans le crime lui-même. Il se trouve aussi dans la mise en scène obscène de ses auteurs, des jeunes dont certains sont mineurs, qui ont ri de leur victime battue à mort avant de diffuser les images sur les réseaux sociaux comme un simple contenu parmi d'autres.

Et forcément, comme après chaque fait divers tragique, le cirque politico-médiatique s'est mis en marche. D'un côté, les professionnels de la récupération de l'extrême droite ont agi comme ils savent si bien le faire : tels des vautours et des hyènes tournant autour du cadavre du jeune Louis, avec pour seule obsession l'origine ethnique réelle ou supposée de ses assassins. Avant même de chercher à comprendre les circonstances du drame ou ce qu'il révèle de notre société, ils y ont vu une occasion supplémentaire d'alimenter leur récit identitaire. De l’autre, la gauche et les tenants du statu quo qui évitent de nommer le mal. Mais derrière cet effroyable crime devenu une polémique médiatique, une seule question doit demeurer : que dit réellement la mort de Louis sur l'état de notre société ?

Pour cela, il est nécessaire de s'intéresser au profil de la victime. Louis était un jeune homme placé sous la protection de l'Aide sociale à l'enfance et en situation de handicap. Cette vulnérabilité renvoie à ce que le philosophe René Girard appelait la théorie du bouc émissaire[1]. Lorsqu'un groupe est traversé par des tensions, lorsqu'il cherche à préserver son unité ou à détourner les conséquences de ses propres actes, il désigne souvent la cible la plus faible pour concentrer sur elle sa violence.

Louis semble avoir été cette victime sacrificielle. Non parce qu'il représentait une menace, mais précisément parce qu'il n'en représentait aucune. Parce qu'il était le plus facile à désigner, le plus facile à écraser. Mais il serait trop facile de ne regarder que les auteurs du crime. Car si Louis a été le bouc émissaire de cette bande, il est aussi, d'une certaine manière, celui de nos démissions collectives. Une plainte avait été déposée quelques jours auparavant et des signaux d'alerte existaient. Pourtant, rien n'a été fait.

Il faut aussi avoir le courage de regarder en face une réalité plus dérangeante : dans une société où les institutions comme l’ASE sont saturées, où les services publics sont diminués, où les adultes peinent parfois à assumer leur rôle de protection, certains jeunes vulnérables qui cumulent les difficultés se retrouvent ainsi abandonnés. Louis n'a pas seulement été sacrifié par ceux qui l'ont frappé. Il l'a aussi été par l'indifférence de ceux qui auraient dû empêcher que l'on en arrive là. Et c'est peut-être cela qui rend ce drame encore plus insupportable : la violence de quelques-uns a rencontré la défaillance de beaucoup d'autres.

Mais par-dessus tout ce que révèlent les images de Narbonne, c'est le triomphe absolu du nihilisme où la violence n'est plus seulement un moyen, mais une fin en soi. L'affaiblissement des médiations collectives — famille, école, nation, institutions religieuses, partis politiques, associations, services publics — entraîne un vide existentiel. Chez les jeunes désaffiliés, privés de tout cadre commun, ce vide est occupé par des pulsions destructrices et autodestructrices.

Frapper un adolescent inconscient en riant face caméra, c'est l'expression d'un monde où plus rien n'a de valeur mis à part le rien, où la frontière entre le bien et le mal a été dissoute et où certaines limites fondamentales semblent avoir disparu. Nous y sommes : la « Société du Spectacle » théorisée par Guy Debord, dans laquelle l'image finit par remplacer le réel, a achevé sa mutation la plus sordide[2]. Dans notre monde hyperconnecté guidé par l’économie de l’attention, la réalité n'existe que si elle permet d’augmenter le nombre de likes. Pour ces agresseurs, le lynchage semble presque secondaire par rapport à sa mise en image. C’est sans doute là le plus inquiétant : l’effacement de toute empathie, comme si la victime cessait d’être perçue comme un être humain pour devenir un simple objet de consommation dans une mise en scène narcissique destinée à capter l’attention, cette monnaie de notre époque. Rappelons-nous que c'était déjà ce qui s'était produit avec la mort tragique du streamer Jean Pormanove, victime d'humiliations, de harcèlement et d'une médiatisation qui a transformé son calvaire en spectacle.

Bien sûr, une société doit sanctionner ceux qui commettent de tels actes. La justice est indispensable mais croire que le durcissement pénal suffira à répondre à ce phénomène relève de l'illusion. Le problème est plus profond. Ce qui se joue dans des drames comme celui de Narbonne est un délitement de l'empathie qui témoigne de l’atomisation de notre société. Nous produisons des individus incapables de projeter la moindre humanité sur autrui, parce que la notion même de commun n'existe plus.

Les récupérations politiques prospèrent sur ces tragédies parce qu'elles offrent des réponses simples à des réalités complexes. Parce que vous pouvez invoquer l'origine ethnique des assassins de Louis ou la masculinité toxique, ce lynchage n’est que le symptôme de l’Occident en phase terminale en proie à son propre effondrement moral et civilisationnel. Car une société qui transforme la violence en spectacle et l'attention en valeur monétaire finit par banaliser l'inhumain. La mort de Louis nous renvoie à cette vérité dérangeante. Elle nous oblige à regarder en face non seulement les auteurs de ce crime, mais aussi le monde qui a rendu cela possible ainsi que leur indifférence.

Et si nous refusons de nous interroger sur cette dérive nihiliste, comme ça été le cas lors du lynchage de Narbonne, alors nous risquons effectivement de devenir les spectateurs impuissants de notre propre barbarie.

 

Nicolas Maxime


[1] René Girard, Le bouc émissaire, Grasset, 1982.

[2] Guy Debord, La Société du spectacle, Buchet-Chastel, 1967.

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