Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
Le texte de Serge Eric Menye[1] rappelle une évidence souvent oubliée : le racisme existe partout et ne peut être réduit à une seule catégorie de personnes ni à une seule manière de l'expliquer. Son analyse démontre l'échec d'un certain antiracisme qui, à force de postures et de millions d’argent public gaspillés, semble alimenter le mal qu'il prétend combattre. C’est à partir de ce constat qu'il faut prolonger cette critique.
L’antiracisme historique, incarné notamment par des organisations comme SOS Racisme, bien que dénonçant des discriminations bien réelles, est progressivement devenu un antiracisme libéral de plus en plus déconnecté des réalités populaires. Un antiracisme de posture a progressivement remplacé la question sociale par une logique devenue compatible avec la marchandisation, privilégiant les campagnes de communication et les injonctions morales au détriment de l’amélioration des conditions d’existence.
Cette dérive s'est accentuée avec la montée de l’antiracisme intersectionnel. Présentée comme un outil sociologique d'analyse des dominations de race et de genre, l’intersectionnalité a été reprise par certains militants de gauche comme une vision totalisante du monde. Les individus ne sont plus perçus comme des citoyens partageant une condition sociale commune, mais comme les membres de catégories identitaires classées selon leur degré supposé d'oppression ou de privilège. D'où la généralisation de notions telles que le « privilège blanc » ou l'« homme blanc cisgenre », qui ont quasiment remplacé dans une partie de la gauche le langage marxiste de la classe sociale et de l’exploitation du salariat. La question de savoir qui possède les moyens de production tend alors à s'effacer derrière celle de l'identité des individus et de leur position supposée dans une hiérarchie des dominations.
Le plus ironique, c’est que ce sont les milieux les plus diplômés et les plus favorisés des classes supérieures occidentales, ceux qu’on appelle les bobos, qui instrumentalisent aujourd'hui l’antiracisme pour s'acheter une bonne conscience et maintenir ainsi leur magistère intellectuel. Cette bourgeoisie applique d'ailleurs les mêmes recettes au genre : le néoféminisme actuel subit exactement la même dérive puisqu’il n’évoque pas les conditions de vie concrètes des femmes des classes populaires — précarité, temps partiel subi, faibles salaires et retraites, conditions de travail dégradées ou difficultés d'accès aux services publics — mais se focalise sur des débats théoriques et sociétaux hors-sol comme l’écriture inclusive, les débats sur les pronoms, ou encore la parité dans les institutions et les entreprises. À mesure que la question sociale s’efface, les conflits de classe sont remplacés par une concurrence des identités et des victimisations. En résumé, l'intersectionnalité est devenue une nouvelle moraline blanche, portée par des élites qui parlent au nom des minorités, manipulent des luttes pour imposer leur propre autorité morale, tout en restant parfaitement intégrées aux structures économiques qu'elles prétendent combattre.
Bien entendu, les discriminations liées à l’emploi et au logement existent. Personne ne les nie. Cependant, le problème principal reste, avant tout, une question de classe sociale. Alors même que les discours antiracistes, néoféministes et intersectionnels occupent de plus en plus de place dans l'espace médiatique, les inégalités socio-économiques n’ont cessé de s’accroître. En déplaçant systématiquement le débat sur le terrain de la race, l'antiracisme passe à côté de la réalité des rapports de force économiques. Un individu précarisé, quelle que soit sa couleur de peau, fait face aux mêmes barrières au sein de la société néolibérale.
Pour lutter plus efficacement contre les discriminations, il est temps de revenir à l’essentiel, c'est-à-dire remettre la question sociale et la lutte des classes au centre des enjeux. On ne combattra pas le racisme en laissant de côté la question sociale. Lutter contre les discriminations ne suffit pas si on oublie que le cœur du problème reste le rapport entre ceux qui possèdent le capital et ceux qui vivent de leur travail. C’est ce que propose Kévin Boucaud-Victoire qui appelle à un antiracisme socialiste articulant lutte contre les discriminations et transformation sociale[2]. Tant que la question sociale sera occultée, l’antiracisme restera ce qu’il est actuellement : un discours moral.
Nicolas Maxime