Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
S'il y a vraiment une institution qui a particulièrement évolué depuis une vingtaine d'années, c'est bel et bien la police nationale. En effet, depuis le changement de doctrine de maintien de l'ordre lorsqu'un certain Nicolas Sarkozy fut ministre de l'intérieur place Beauvau, le visage des forces de sécurité s'est radicalement transformé.
Inspiré par ce qui se produisait outre-Atlantique, Nicolas Sarkozy a mis fin à la police de proximité qui avait pourtant apporté les résultats escomptés en matière de prévention et de restauration du lien social dans les quartiers dits sensibles.
On avait observé la montée des violences policières lors des mandats présidentiels de Sarkozy et Hollande : manifestations contre la réforme des retraites en 2010, contre la loi Travail en 2016 qui paraissait déjà particulièrement préoccupante.
Mais le summum fut atteint sous les mandats d'Emmanuel Macron, notamment lors du mouvement des Gilets jaunes, marqué par une répression d'une brutalité inédite ayant causé des dizaines de yeux éborgnés et mains arrachées. Et là, l'impensable s'est produit récemment : des mutilations et des blessures graves infligées à des mineurs d'à peine quinze ans.
Et il suffit de jeter un coup d'œil sur les tenues des CRS en 1990 et celles d'aujourd'hui pour constater le changement. Avec leurs casques intégraux, leurs protections articulées et leurs armures, ils ressemblent plus à des militaires ou des Robocop qu'à des policiers. De même, l'évolution de l'arsenal avec la généralisation des lanceurs de balles de défense (LBD 40), des grenades de désencerclement et des grenades lacrymogènes lourdes pose problème quant au respect des libertés fondamentales et du droit de manifester. Car lorsqu'on donne de telles armes et qu'on autorise ce genre d'exactions, on entre inévitablement dans une logique d'affrontement plutôt que d'apaisement.
On objectera que c'est normal au vu de l'évolution des violences de la part des manifestants mais aussi des émeutiers urbains. S'il est vrai que l'on a connu une recrudescence importante d'agressivité, notamment de la part d'un lumpenprolétariat également de plus en plus imprévisible, cela ne saurait tout expliquer.
Ces agissements concernent certains policiers qui prennent un plaisir sadique à charger, éborgner et matraquer aveuglément. Tout le monde a entendu les extraits audio accablants enregistrés lors de récentes interventions, où l'on entend des agents s'extasier de leurs propres exactions ou humilier des jeunes interpellés.
Mais le pire dans tout ça, c'est de voir cette dérive soutenue par une partie de la population, ce que Paul Dupert nomme à juste titre le sado-droitisme : cette posture idéologique d'obsédés de l'Ordre qui se marrent de voir des personnes mutilées ou matraquées au nom d'un besoin maladif de punition.
Bien entendu, cela ne concerne pas la plupart des policiers et des gendarmes qui font dignement leur boulot avec toutes les difficultés qu'imposent la dégradation du climat social et le manque de moyens. Mais dans le cycle girardien de la violence[1], la violence appelle la violence. En répondant aux tensions sociales par une surenchère sécuritaire et une brutalité d'État, la police alimente le ressentiment de la population qu'elle est censée protéger. Lorsque l'État oublie que le monopole de la violence légitime théorisé par Max Weber repose d'abord sur le consentement et l'exemplarité, c'est la confiance en l'institution elle-même qui s'effondre[2].
Car nous sommes passés des gardiens de la paix aux forces de l'ordre, ce qui est déjà une indication sémantique et philosophique majeure sur le changement de mission dévolu à l'institution.
Ce que cette évolution de la police dit de notre société, c'est un gouvernement qui a perdu totalement la confiance de sa population, ne sachant plus convaincre ni apaiser, et qui choisit de se maintenir par la seule voie de la contrainte, basculant ainsi d'un État de droit vers un autoritarisme gestionnaire de crise.
Nicolas Maxime