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Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...

La violence du lumpenprolétariat comme symptôme d’un capitalisme nihiliste

Toutes les violences urbaines auxquelles nous assistons, et dont nous voyons défiler les images dans les médias, ne sont pas le simple fait de la jeunesse lycéenne mais de ce que Karl Marx nommait le lumpenprolétariat[1]. Marx avait analysé ce sous-prolétariat marginalisé, coupé du monde du travail et de toute conscience politique, comme un mouvement instable et déstructuré. On a vu ce phénomène à l'œuvre pendant les émeutes du PSG ou de banlieues en 2023, dont il est à peu près certain que les profils et les modes d'action sont les mêmes que lors des manifestations lycéennes où s'incrustent systématiquement ces mêmes éléments perturbateurs.

​Qu'est ce qui explique cette violence du lumpenprolétariat ? Évidemment, on a le droit aux habituelles séries d'explications simplistes de la part de la droite et de la gauche.

​Tout d'abord, une explication identitaire à droite, selon laquelle ces groupes seraient majoritairement composés de jeunes d'origine maghrébine et africaine issus de l'immigration. On aurait affaire au « grand remplacement » en action d'une population par une autre. Brrr ! C'est dommage car cette théorie raciste ne tient absolument pas. Car sinon comment expliquer ce qui se passe outre-Atlantique lors de manifestations sportives où des foules très majoritairement blanches mettent des villes à sac, ou la criminalité à Naples sous la coupe de la Camorra ? Et n'évoquons même pas les raccourcis ridicules qui lieraient la violence et les pillages à l'islam. Quiconque a lu le Coran sait très bien que le vol, la destruction des biens d'autrui et l'agression sont strictement haram (interdits).

​De la même manière, certains à droite vont chercher la responsabilité du côté des parents de ces jeunes. Même si le défaut d'éducation existe dans de nombreux cas, avec de nombreuses familles monoparentales elles-mêmes en difficultés, en attribuer l'entière responsabilité à la seule démission parentale revient à faire des parents de cette progéniture des boucs émissaires, notamment parmi les plus précaires. On retrouve là le mécanisme décrit par René Girard : face au chaos et à l'impuissance collective, la société entre dans une crise sacrificielle où elle cherche des victimes pour restaurer l'unité du groupe.

​Mais on ne peut pas non plus dire que cela est uniquement lié à la pauvreté comme on le déclare trop souvent à gauche car il y a également des pauvres dans certains territoires ruraux qui ne brûlent pas leurs propres équipements ni ne pillent les commerces de proximité. Bien entendu, la pauvreté engendre de la vulnérabilité et de la désaffiliation, mais elle ne produit pas forcément la violence. De même, cela n'a rien à voir avec une quelconque culture viriliste ou masculiniste comme le proclament les néoféministes.

​Car la véritable cause de ces comportements violents et destructeurs réside dans le nihilisme. C'est ce qu'explique Emmanuel Todd dans La Défaite de l'Occident[2] : les grandes croyances collectives se sont effondrées et avec elles les structures morales, religieuses ou politiques qui tenaient la société. Quand il n'y a plus d'horizon collectif, il ne reste plus aucune raison d'espérer et le vide existentiel prend toute la place. Ces jeunes ne cherchent pas à se rebeller contre les injustices de ce système capitaliste, ils cherchent désespérément à en faire partie et à jouir des biens de consommation offerts par le marché sans attendre. Pour les obtenir, ils se mettent à piller et racketter et considèrent l'État et ses institutions comme des forces hostiles, s'en prenant prioritairement à tout ce qui incarne l'autorité publique jusqu'à casser les équipements ou brûler les établissements de leur propre quartier. Pourquoi attendre, travailler, économiser et construire progressivement une existence lorsque le capitalisme néolibéral vous présente quotidiennement l'abondance comme quelque chose d'immédiatement disponible ?

​C'est un comportement tout à fait anarcho-capitaliste — c'est pour cela que leur violence ne fait aucunement peur aux tenants du Capital et, bien au contraire, arrange le pouvoir en détournant la colère sociale vers l'autodestruction. Ce phénomène est amplifié par les réseaux sociaux, qui transforment la destruction en une forme de spectacle permanent où chacun met en scène sa propre dérive pour récolter le maximum de likes.

​Si ces comportements nihilistes se déploient dans la violence et la sauvagerie du côté du lumpenprolétariat, il ne faut pas non plus oublier les autres formes de désaffiliation qui traversent les sociétés occidentales dont la dépendance aux drogues dures : il suffit de jeter un coup d'œil dans les rues américaines ravagées par le fléau du Fentanyl, où des foules de camés déambulent comme des zombies en rupture totale avec le monde réel. On observe également des dérives tout aussi nihilistes au sein des classes moyennes. Entre ceux qui affirment qu'il n'y a plus de différences entre les hommes et les femmes, ceux qui déclarent ne plus faire partie de l'espèce humaine en se revendiquant xéno-genre, quand d'autres vont jusqu'à épouser des objets. Et le stade ultime du nihilisme s'incarne aujourd'hui dans la promotion de l'euthanasie et le fait de choisir l'heure de sa propre mort.

​Et évidemment, il y a les influenceurs, notamment ceux de Dubaï, qui accélèrent cette décomposition morale en faisant croire que l'on peut réussir sa vie uniquement en vendant son image sur les réseaux sociaux et que la vie consiste à siroter un verre au bord d'une piscine et à afficher son opulence matérielle. Sans compter l'abrutissement généralisé des masses, cette forme d’idiocratisation qui s'étend dans le débat public jusqu'aux plus hautes sphères de la société. Et il y a celles et ceux qui marchandisent leur intimité sur OnlyFans, allant même jusqu'à se lancer dans des concours sordides pour coucher avec le maximum de personnes pour quelques abonnements de plus.

​En observant tous ces comportements, une seule question nous vient en tête : jusqu'où va aller l'effondrement moral de l'Occident ?

​On pourrait évoquer à ce propos un phénomène de décivilisation démontré par Gaël Brustier[3] : non pas l'imminence d'une guerre civile comme aiment à le fantasmer certains doctrinaires, mais le résultat d'une lente décomposition des structures sociales, de la transmission éducative et des repères communs. Le nihilisme ne consiste donc pas simplement à « ne croire en rien » mais réside peut-être dans le fait de ne plus savoir pourquoi croire et pourquoi se sacrifier pour autre chose que soi-même.

​Nous avons beau rester sur nos propres analyses emplies de biais idéologiques, nous passons systématiquement à côté du véritable problème. Nous sommes entrés dans la phase terminale de l'Occident. La violence du lumpenprolétariat n'est que le symptôme d'un capitalisme qui conduit inexorablement au nihilisme, l'ultime étape d'un système à bout de souffle qui ne produit plus que du spectacle, du vide et du chaos.

 

Nicolas Maxime


[1] Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Mille et une nuits, 1997 (1852).

[2]  Emmanuel Todd, La Défaite de l’Occident, Gallimard, 2024.

[3] Gaël Brustier, La route de la décivilisation, Éditions du Cerf, 2025.

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