Je n’ai pas de parcours universitaire classique, je suis autodidacte. Je suis devenu critique du néolibéralisme, de ses effets économiques, sociaux et culturels. Mes références actuelles sont Emmanuel Todd, René Girard, Jean-Claude Michéa, Dany-Robert Dufour, Bernard Friot, Frédéric Lordon, David Cayla, Coralie Delaume, David Graeber, Michel Feher, Naomi Klein...
Le « Casse du siècle »[1] ou le casse-tête des chiffres : analyse critique du plan d'économies de Sarah Knafo.
Sarah Knafo nous présente son fameux plan d'économies. Le gouvernement présente des difficultés à trouver 30 milliards : Sarah vous en déniche 130 ! Seulement voilà, Sarah semble décidément fâchée avec les chiffres. Encore une fois, elle délivre des approximations, des montants surévalués, des impossibilités juridiques ou réglementaires, ainsi que de véritables confusions économiques.
1. Fonction publique et effectifs
Non-remplacement de 800 000 départs de fonctionnaires (40 Mds €) : La fonction publique compte environ 2,3 millions de départs naturels sur 5 ans[2]. On ne peut pas remplacer 800 000 postes uniquement dans l’administration. Pour arriver à ce chiffre, il est nécessaire de sabrer dans les effectifs de soignants, policiers ou enseignants. De plus, 40 milliards d'économies supposent un coût brut moyen par poste irréaliste car elle n’intègre pas le coût des pensions de retraite, des indemnités de départ et du recours accru aux prestataires privés. Effectivement, à moins d’imaginer qu’elle assume moins d’éducation et de santé pour nos concitoyens, elle devra recourir massivement à l'externalisation, ce qui coûte encore plus cher que d'employer directement des fonctionnaires.
Gains de productivité de l'IA (5 Mds €) : Transformer la productivité de l'IA en économies exige de supprimer encore d'autres postes, ce qui constitue un doublon direct avec la ligne précédente. De plus, le recours massif à l’IA n'entraînera aucunement des économies substantielles de ce niveau. Tout au plus, cela permettrait de dégager un milliard mais pas plus.
2. Prestations sociales
Limitation des prestations sociales non contributives aux Français (15 à 20 Mds €) : Les prestations non contributives (RSA, APL, allocations familiales) versées aux résidents étrangers en situation régulière représentent une somme comprise entre 6 et 9 milliards d'euros[3]. La somme avancée semble surévaluée en y incluant à tort des prestations contributives. En outre, cette mesure se heurte à la Constitution française et aux traités européens qui interdisent la discrimination fondée sur la nationalité pour l'accès aux droits sociaux des résidents légaux.
Limitation du RSA à 3 ans (4,8 Mds €) : Si l’on supprime un tiers du budget du RSA (15 Mds € au total) en limitant la durée à trois ans, les bénéficiaires se tourneront vers l’hôpital public, l'hébergement d'urgence, les départements ou les CCAS pour obtenir de l’aide, annulant l'économie envisagée.
Lutte contre la fraude sociale (2 à 3 Mds €) : La fraude sociale détectée concerne essentiellement le non-paiement des cotisations patronales. Quant à retirer le RSA aux délinquants, il s’agit d’une pure mesure démagogique qui n’aurait qu'un impact financier très marginal sans compter que cela bloquerait leur réinsertion.
3. Agences, structures et dispositifs publics
Fin des subventions aux énergies renouvelables (8 Mds €) et suppression de l'ADEME (3,4 Mds €) : Les aides aux EnR reposent sur des contrats d'achat à tarif garanti signés par l'État sur 15 à 20 ans. Si Sarah Knafo décide de les rompre unilatéralement, cela exposerait l'État à de lourdes pénalités juridiques. Quant à l'ADEME, son budget de fonctionnement propre n'est que de 150 millions d'euros[4] : les 3,4 milliards représentent des aides redistribuées aux ménages et entreprises pour la transition écologique (MaPrime Rénov', Fonds Chaleur).
Suppression de la politique de la Ville (8 Mds €) et de l'ANAH (6 Mds €) : Le budget propre de la politique de la ville est d'environ 600 à 800 millions d'euros[5]. Annoncer 8 milliards revient à supprimer l'ANRU et tous les crédits d'éducation ou de sécurité des quartiers. Supprimer l'ANAH revient purement et simplement à priver les ménages modestes d’un soutien essentiel pour financer la rénovation de leur logement.
Suppression de France Travail (4 Mds €) : Le budget de fonctionnement de France Travail sert à indemniser, contrôler et accompagner les chômeurs. Le supprimer n'efface ni l'obligation d'indemniser ni le coût d'accompagnement. De plus, le transfert de ces tâches aux départements ou à des prestataires privés engagerait des coûts équivalents ou supérieurs.
Suppression des ARS (1 Md €), de l'Arcom, du CESE et comités (1 Md €) : Le CESE a un budget de 34 millions d'euros[6], l'Arcom environ 50 millions[7]. On ne peut pas prétendre économiser des milliards en supprimant de petites structures. Tout au plus, cela représente une économie d'une centaine de millions d'euros
4. Relations internationales et immigration
Suppression de l'Aide publique au développement (14 Mds €) : Les 14 milliards déclarés à l'OCDE incluent inclut des prêts (remboursables), des contributions à des organismes multilatéraux, ainsi que la prise en charge de l'accueil des réfugiés sur le sol français ou des frais de scolarité. Les crédits budgétaires nets réellement supprimables ne dépassent pas 5 à 6 milliards d'euros[8].
Retour au budget UE pré-Covid (14 Mds €) : La contribution au budget européen dépend de traités négociés à 27. Réduire unilatéralement sa participation est juridiquement impossible sans s'exposer à des sanctions de la CJUE ou à la suspension de la PAC et des fonds FEDER.
Fin de la gratuité des études pour les étrangers (4 Mds €) et de l'AME (1,3 Md €) : Faire payer les études aux étrangers ferait s'effondrer le nombre d'inscrits sans rapporter ces sommes. Supprimer l'AME ne ferait que déplacer les coûts vers les services d'urgence hospitaliers.
5. Médias et clientélisme
Privatisation de l'audiovisuel public (4 Mds €) : Vendre France Télévisions & Radio France engendrerait d'immenses coûts de restructuration, de plans sociaux et de rachat de contrats.
Suppression des subventions aux associations “politisées”, à la presse et aux syndicats (1,3 à 2,3 Mds €) : Outre le problème juridique de la définition d'une association "politisée", ces aides soutiennent le pluralisme et la démocratie sociale pour des montants réels bien plus modestes.
On constate au final dans le bilan de son plan d'économies que Sarah Knafo a décidément du mal avec les chiffres. Et dire qu'elle a été magistrate à la Cour des comptes ! C'est dire le niveau de nos élites quand l'exigence intellectuelle s'efface devant l'affichage démagogique.
Lorsqu’on passe au crible ses économies : entre ses doublons flagrants (IA et fonctionnaires), ses erreurs de périmètre (APD, ADEME, politique de la Ville), ses chiffrages fantaisistes (prestations sociales, agences) et ses impossibilités juridiques (engagements contractuels EnR, budget UE, principes constitutionnels), le montant réel et juridiquement réalisable de son plan ne dépasserait pas 15 à 25 milliards d'euros, tout en provoquant une désorganisation majeure des services publics. En réalité, Sarah Knafo devrait réduire le périmètre des dépenses d'éducation, de santé et de retraites qui représentent la part la plus importante des dépenses publiques de la France. Elle se garde bien de l'évoquer dans « Le Casse du siècle » car elle n'ignore pas que c'est socialement explosif tout en étant largement impopulaire auprès des Français.
Nicolas Maxime
[1] Sarah Knafo, Le Casse du siècle, Fayard, 2026.
[2] DGAFP, Rapport annuel sur l'état de la fonction publique, 2025.
[3] Institut Montaigne, chiffrages candidats élections présidentielles 2022.
[4] Voir page officielle du budget de l'ADEME.
[5] Sénat, Projet de loi de finances 2026, Cohésion des territoires (politique de la ville).
[6] Voir page officielle CESE : vrai ou faux.
[7] Sénat, Rapport d'information n° 68 (session 2025-2026) relatif à l'Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom), déposé le 23 octobre 2025.
[8] Institut Montaigne, Analyses des politiques publiques et évaluation des dépenses d'Aide publique au développement (APD), 2025.